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dimanche 11 octobre 2015

Connaissez-vous le yoga juif ? | CLES



Connaissez-vous le yoga juif ?

Entretien avec Marc-Alain Ouaknin, par Patrice van Eersel




Entretien avec Marc-Alain Ouaknine, par Patrice van Eersel

Nouvelles Clés : Les religions bibliques sont fondées sur l'idée que l'infini est ineffable et que le Tétragramme (YHWH) ne se prononce pas. Mais pour les juifs, comme pour les chrétiens ou les musulmans, Dieu est en colère, Dieu est content, Dieu est clément, Dieu est vengeur, Dieu pense que ceci est bon ou cela mauvais... et Dieu porte une barbe ! Ne pourrait-on pas dire que, dans le dialogue interreligieux actuel - que nous avons tendance à banaliser, alors qu'il est tout-à-fait inédit dans l'histoire -, les Extrême-Orientaux nous interpellent sur l'indicibilité de l'essentiel, avec leur “vide ultime” qui a paru si effrayant à nos ancêtres ? Le mélange juif + bouddhisme par exemple (que les Américains appellent “jewbou”) est étonnamment novateur !


Marc-Alain Ouaknin : Ce que vous dites me touche beaucoup. De son côté, l'Extrême-Orient n'est pas tellement intéressé par l'histoire du monothéisme, qui est foncièrement attaché à un lieu, le Moyen-Orient. Par contre, de notre côté, s'il a été nécessaire à un certain moment de faire appel à l'Extrême-Orient, pour désamorcer le piège de la personnification du Tétragramme ineffable, c'est qu'il y a dans la pensée juive quelque chose qui est de l'ordre de l'oubli.

De la même façon que Heidegger parle de l'histoire de la métaphysique occidentale comme d'un “oubli de l'être”, je dirais que l'histoire du judaïsme occidental est celle d'un “oubli du non-être” (on ne peut définir le divin que par ce qu'il n'est pas). Mais cet oubli est lié à la nature même de ce non-être, c'est-à-dire à la dimension du caché. L'histoire de la pensée juive est double : c'est celle d'une pensée dévoilée, visible, mais aussi celle d'une pensée cachée, transmise de génération en génération et apparaissant de nos jours sous le nom de Kabbale. Tout l'ésotérisme juif est précisément une réflexion sur les noms de Dieu, sur le Tétragramme, et se trouve en permanence à la recherche de cette expérience de l'Ineffable. Quand on regarde les mystiques juifs, dès le xiie siècle, en particulier Abraham Aboulafia, qui fut à la fois élève et maître de Maimonide l'Andalou, on s'aperçoit qu'il y a des expériences, non seulement intellectuelles ou mystiques, mais des expériences physiques, psychologiques, de méditation, de prononciation, de respiration... Il existe véritablement un yoga juif, et ceci depuis Moïse.

N. C. : Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

M.-A. O. : Ce sont des exercices pratiques de méditation, liés à la respiration et à des postures. Aboulafia met ça au point vers 1140, d'abord en Espagne, puis en Italie où il émigre, puis en Sicile où il créé des groupes de méditation, dont on a gardé toutes les descriptions, parce qu'il a beaucoup écrit. C'est Moshé Hiddel, qui révèle Aboulafia dans toute son ampleur, puisque, contrairement à Sholem, l'historien de la Kabbale qui refusait de voir dans la mystique juive une pratique méditative, il la met fortement en exergue. Ce qui est très important, c'est que le mot kabbaliste en hébreu se dit mekubal, qui veut dire grammaticalement “celui qui est accepté”. Alors que l'interprétation habituelle traduit ça en “celui qui reçoit la lumière de l'infini” - kabbala = recevoir. Mais si être kabbaliste, c'est recevoir la lumière de l'infini, on aurait dû dire m'kabel, “celui qui reçoit”, alors qu'en fait, il est dit mekubal : “il est reçu”. Où est-il reçu ? À quoi ? Eh bien très simplement : à l'examen d'entrée dans le cercle de méditation ! Il y avait des cercles mystiques, dans lesquels on entrait en passant un examen. Kabbaliste veut dire “reçu à l'examen” - d'ailleurs, en Israël, quand vous êtes reçu au bac, on use du même mot ; et même un reçu, par exemple quand vous payez le taxi, se dit kabbala !

N. C. : Quelles épreuves passe-t-on pour entrer dans un cercle de méditation kabbalistique ?

M.-A. O. : Une fois franchi une première barrière, on devait pratiquer un exercice de méditation, jamais seul, forcément avec un guide. Mais avant, on devait prêter serment en jurant que si jamais son âme se trouvait à connaître un jour le bonheur des mondes de l'en-haut, on accepterait de redescendre, quelle que soit l'intensité de son bonheur. Il s'agissait en quelque sorte d'une prévention contre l'addiction au bonheur de l'En-haut.

N. C. : En Inde, on appellerait un tel être un boddhisattva...

M.-A. O. : L'âme se retrouve ici dans le schéma de méditation de l'Échelle de Jacob, où il est dit que “les Anges montent et descendent”. Les outils qui permettent de monter sur cette échelle sont appelés les “roues de méditation” : on y fait tourner les lettres de l'alphabet selon un certain ordre et suivant un certain rythme, de plus en plus rapidement, ce qui fait entrer en transe. Plusieurs “roues” permettent de construire un “char” et donc la “Merkava”, le char céleste qui permet à Ézéchiel (l'un des fondateurs de la Kabbale méditative) de gagner le ciel, est une métaphore pour décrire un ensemble sophistiqué d'exercices respiratoires. Mille ans plus tard, Abulafia reprendra tout ça et l'inscrira dans une nouvelle Kabbale.

N. C. : L'aspect respiratoire des exercices kabbalistiques fait effectivement penser au yoga...

M.-A. O. : C'est un ensemble qui comprend différentes sortes de respiration organisées autour d'une visualisation muette du Tétragramme - avec des rythmes de souffle différents avant chaque lettre. Il existe aujourd'hui des disques de méditation selon Aboulafia. On peut être assis ou debout et on médite en prononçant, non pas les consonnes, mais les voyelles. Une séance dure à peu près une heure. Ce qui m'a passionné, en découvrant des groupes de méditation en Israël, c'est de réaliser que leurs pratiques s'étaient transmises, sans interruption, depuis Aboulafia, par le biais du hassidisme. Avec des variantes. Chez Rabbi Nahman de Braslav, vous avez la “méditation en solitude”, qui peut se pratiquer dans la forêt par exemple. Chez Rabbi Nakhem de Tchernobyl, chaque partie du corps est mise en vibration par une vocalisation particulière - sauf pour le sexe, où la méditation se fait en silence. Je tente de théoriser ça et de le mettre en pratique dans des ateliers de méditation - en reprenant clairement le courant Aboulafia/hassidisme.

Ce qui est intéressant, c'est de savoir les conditions historiques, psychologiques, philosophiques, théologiques qui ont conduit à étouffer cette branche mystique de la tradition juive. Pourquoi sommes-nous aujourd'hui tombés dans une sorte “d'orthopraxie idolâtre”, où ce qui importe, c'est le geste juste dans un oubli, non seulement de l'esprit de ce geste, mais de l'Esprit tout court : en un mot, dans cette voie-là, la spiritualité, on s'en fout ! Bien sûr, entre la pratique strictement gestuelle et la mystique purement spirituelle, il y a des va-et-vient et des intermédiaires, où se situent des philosophies, notamment aujourd'hui celle de Levinas, qui introduit, par rapport au geste, la dimension éthique : le geste religieux n'a pas d'importance en soi, mais c'est lui qui relie les êtres - à l'inverse, si l'on oublie ce qu'il appelle le “visage de l'autre”, le geste perd sa pertinence religieuse et enferme l'homme dans son solipsisme, son égoïsme, le coupant de ce qui est la vocation première de la philosophie, ou de la religion, ou de la spiritualité.

Attention : tous les juifs sont mystiques. Le judaïsme, dans son essence, est mystique. La différence entre les orthopraxes et les autres, c'est de savoir s'il est de notre ressort humain de nous préoccuper des mondes de l'en-haut, ou si nous avons juste à accomplir notre tâche pour les faire exister, sans davantage nous soucier d'eux. Pour Levinas, s'occuper du secret des mondes n'est pas de la responsabilité de l'homme : si l'homme est dans le geste juste et dans la relation juste à l'autre, donc dans une éthique, le monde peut exister, y compris les mondes de l'en-haut et leur secret.

N. C. : De toute façon, pour les uns comme pour les autres, il y a donc entre le monde matériel apparent et les autres niveaux, invisibles et mystérieux, des liens aller-retour...

M.-A. O. : Oui, des liens que la Kabbale appelle des Séphiroth. Tout juif croyant sait, non seulement que cela existe, mais que nous y participons dans une télurgie, c'est-à-dire que tout geste que je fais a une implication sur les mondes d'en-haut et même sur le divin.

N. C. : On pourrait dire que c'est l'inverse de la vision platonicienne, où les archétypes divins se manifestent sous forme de créatures, qui ne peuvent rien faire pour exercer une influence dans l'autre sens.

M.-A. O. : Le judaïsme est un anti-platonisme. Dans Humanisme de l'autre homme, Levinas consacre un chapitre à ce sujet. Il n'y a pas ici un gouvernement de l'En-haut sur le monde de l'En-bas, qui serait la version tragique de l'Histoire, où l'homme n'aurait rien à faire sinon être la marionnette d'un destin. Au contraire, ici, c'est l'homme qui tient et tire les fils de l'Histoire, jusqu'au divin ! Il y a là une inversion du tragique : c'est l'histoire de Dieu qui dépend de celle des hommes ! D'où la responsabilité énorme des humains, vis-à-vis d'eux-mêmes, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis du monde. Cela s'inscrit dans la mystique fondée par la nouvelle Kabbale de Safed, qui est celle de Rabbi Itzak de Louria, celui qui instaure ce lien continu entre les mondes d'en-bas et les mondes d'en-haut, c'est-à-dire la Kabbale des Séphiroth.

N. C. : Quelle logique gouverne ce lien ?

M.-A. O. : Si j'interprète la Torah, alors je répare le monde. La théorie est simple : l'infini du divin ne s'est pas incarné dans l'homme, comme chez les chrétiens, mais s'est incarné dans la Torah, c'est-à-dire dans les lettres de l'alphabet : Dieu, c'est la Torah et la Torah, c'est Dieu. Les lettres sont des étincelles de sainteté de l'Être divin, qui s'est éclaté, déployé, finitisé dans la Torah, qui est le Tsimtsoum, la contraction de l'infini divin dans la finitude des lettres. Donc le rapport à la Torah est un rapport à la Kénose, c'est-à-dire à l'acceptation par l'infini divin d'être assez humble pour s'enfermer dans la finitude des lettres de l'alphabet. D'où la responsabilité des hommes, par rapport à Dieu, de lui redonner son statut d'infini en interprétant le texte de la Torah, non pas en le lisant platement, ce qui maintiendrait le divin prisonnier de la finitude, mais en interprétant le texte sans relâche, de manière infinie, de façon à lui rendre son statut d'infini. J'interprète, donc Dieu est. Car Dieu retrouve alors le souffle d'infini qui était prisonnier dans leslettres de l'alphabet. Et Levinas le dit clairement, dans Nouvelles Lectures talmudiques (en cela il est kabbaliste lituanien, comme il l'affirme, mais aussi kabbaliste hassidique, sans le savoir) : “Dans chaque mot et chaque lettre, il y a un oiseau aux ailes repliées, qui attend le souffle du lecteur. Et lorsque le lecteur interprète, l'oiseau déploie ses ailes, et il ne faut pas oublier de sauter sur son dos, pour monter vers l'infini.” Que voudriez-vous de plus mystique que cette image ?!

Mais revenons maintenant à votre question de départ... Ce qui a rendu nécessaire cette rencontre de certains juifs avec l'Extrême-Orient, c'est qu'ainsi ils peuvent retrouver ce qu'ils avaient occulté : la pratique méditative de la Kabbale, bien connue des hassidim. Ces derniers sont dans cette joie de rencontrer d'autres mystiques, puisqu'ils sont tout à fait conscients que le divin n'appartient à personne, que Dieu n'est pas juif - pour les juifs eux-mêmes, c'est très important de l'affirmer -, comme il n'est pas chrétien, ni musulman. Mais il y a une approche juive du divin, comme il y a une approche chrétienne, etc.

Et la rencontre avec des mystiques extrême-orientaux donne à l'infini une démesure plus grande encore que s'il était maintenu dans une expérience purement juive de la mystique. Ne faire de la mystique que juive, ce serait limiter le divin dans la finitude d'une approche. Ce n'est que dans l'interaction de différentes approches religieusesque l'on peut s'approcher de l'infini, tendre vers lui.

J'ai lu, comme vous, Le Juif dans le Lotus (éd. Calmann-Levy). Pour comprendre ces juifs qui vont à la rencontre des lamas, j'ai envie de citer un commentaire très important de Rabbi Itzak Louria, le fondateur de la Kabbale de Safed au xvie siècle : il dit qu'à l'époque de la Bible, il y a trois dimensions d'humanité, représentées par les trois fils de Noé en train de reconstruire l'humanité : Sheb, Yafet et Ham. Prenez les initiales des trois, ça fait S+Y+H, qui se lit en hébreu Syah, ce qui signifie “dialogue”. Cela veut dire que le dialogue n'est possible que si l'on accepte la rencontre de l'ensemble des parties de l'humain. Or donc, si ma parole vient des trois composantes de l'humain (la provenance se marquant en hébreu par le préfixe m, par exemple “je viens de Paris” se dit aniba mi-Paris), si donc j'arrive “de ce dialogue”, j'obtiens le mot Mé-Syah, c'est-à-dire le Messie. Autrement dit, la construction du Messie repose sur le fait “d'originer” sa parole à partir du dialogue de l'ensemble des composantes de l'humain. Cela veut dire que, pour les mystiques juifs, qui sont au fait de cette nécessité de la réparation cosmique, rencontrer leurs collègues et homologues mystiques d'Extrême-Orient ne sert pas seulement à apprendre et à retrouver quelque chose de l'occulté, mais aussi contribue à la réparation des mondes - qui sera le résultat de la rencontre de toutes les mystiques, mais pas (c'est essentiel) dans une fusion syncrétique : ce qui importe, c'est d'apprendre l'un de l'autre et l'autre de l'un, pour renforcer sa propre culture et sa propre mystique, pour en partager l'expérience - comme nous l'avons fait à Bruxelles avec des imans musulmans, en janvier 2005, comme cela se pratique en Israël, où des soufis viennent soufiser avec des kabbalistes, mais pas pour que les kabbalistes deviennent soufis, ni pour que les soufis deviennent kabbalistes, plutôt pour partager une expérience mystique et, à partir de là, retourner chacun dans son expérience propre, renforcé de l'expérience de l'autre - et ayant appris de l'autre des perceptions du monde qu'on n'avait pas encore saisies.

À l'inverse, certaines formulations de la mystique juive peuvent aussi, d'une certaine manière, éclairer les bouddhistes. Un mot comme Tsimtsoum, par exemple, la “contraction de Dieu dans les lettres de la Torah”, peut fort bien éclairer leur lanterne...

N. C. : Pourrait-on dire que le Tsimtsoum n'a de sens qu'une fois que l'homme a inventé l'écriture, donc après s'être sédentarisé, il y a moins de dix mille ans ?

M.-A. O. : L'histoire dont nous parlons est beaucoup plus proche. La mystique des lettres, on la fait remonter au plus tôt à Abraham, donc à -1800, en gros il y a quatre mille ans de nous. Et trois cents plus tard s'est déroulé l'événement fondateur d'une nouvelle modalité de l'humain : la sortie d'Égypte, au quinzième siècle avant notre ère. Les Juifs ne naissent pas en Israël, mais sur une terre étrangère, l'Égypte, et quand, pour la première fois, ils se disent “enfants d'Israël”, ce n'est pas qu'ils en sortent, mais qu'ils vont vers la terre promise. Une terre qu'ils vont habiter et transformer en lieu d'existence, mais pas comme lieu d'essence. C'est essentiel, puisque cela va mettre fin à toute possibilité d'idolâtrie de la terre et d'un rapport ontologique à elle. Je ne suis parce que je suis issu d'un lieu, mais parce que je suis issu de la liberté. Dieu fait sens, parce qu'il est une parole de libération et que l'homme a comme essence d'être un être de liberté et non pas un être de lien, que ce lien soit à la terre, à Dieu ou à autre chose.

N. C. : Ce non-attachement à une terre n'est pas exactement l'image que donnent les Israéliens aujourd'hui !

M.-A. O. : Je pense que la plus grande erreur politique du monde contemporain a été de rebaptiser les Palestiniens juifs “Israéliens”. Jusqu'en 1947, il y avait des Palestiniens juifs et des Palestiniens musulmans, c'était finalement une vaste communauté multiconfessionnelle - Tel Aviv était une ville juive en 1904 ! Mais brusquement, on s'est retrouvé avec une Palestine purement arabe, face à un Israël purement juif. Ce n'est qu'une question de mots, mais cela change tout. Preuve que les mots pèsent lourd. La guerre israélo-arabe est beaucoup plus symbolique et terminologique que territoriale. Si Israël devenait “Palestine juive” et si les Arabes acceptaient de ne pas utiliser le mot copyrighté “Jérusalem”, mais appelaient la partie de cette ville qu'ils occupent “Al Qods”, son nom arabe, je crois que beaucoup de terres pourraient être redistribuées et qu'on trouverait une solution. Je suis un militant de la “Palestine juive”. Et je persiste à dire que l'essence du judaïsme n'est attachée à aucun lieu.

Être, c'est savoir se séparer, savoir être adéquat à cette libération fondatrice, à cet arrachement continuel, qui avait déjà été provoqué dans cette secousse d'être et de parole faite à Abraham, lorsqu'il entend : “Va-t-en !” (Lekh lekha, “Va pour toi”, “Va vers toi !”). Commentaire du psychanalyste Alain-Didier Weil dans son livre Dans la lumière de Vermeer : « Dieu dit : “Va vers toi !”, c'est-à-dire : “Ne va pas vers ce qui n'est pas toi. C'est vers toi qu'il faut aller, pas vers moi” ! » Que serait-il arrivé si Abraham, obéissant au commandement de sacrifier son fils, était “allé vers Dieu” au lieu d'aller vers lui-même ? “Il aurait été en mesure de vivre une expérience d'extase anéantissante, à laquelle tout être fini est voué, dès lors que l'infini trouve en lui son lieu de séjour. À cette extase aveuglante, Abraham est soustrait. S'il n'est pas requis de lui qu'il tombe à terre, foudroyé par une révélation mystique le dépouillant de ses limites et de ses facultés humaines, c'est qu'il est attendu de lui qu'il agisse, qu'il fasse l'acte d'aller vers.” Je crois que c'est très important. Au moment où Dieu se révèle à l'homme, il dit : “Je suis le Dieu de libération”, sous-entendant : “Sois capable même de te libérer de Dieu !” L'homme intégral est un homme révolté. Et la dimension de la soumission, qui par exemple se traduit en arabe par islam, constitue le total, absolu et infini opposé de ce que peut être l'homme dans la révélation judaïque. Et quand la théologie musulmane, par propagandisme, dit qu'Abraham, Moïse et tous les prophètes juifs sont musulmans, c'est intéressant d'un point de vue théologique - et il faut l'entendre -, mais ce doit être aussi l'occasion d'expliquer que, dans la tradition du texte hébraïque, l'existence du divin comme Dieu de libération et offrant la liberté, c'est au contraire l'impossibilité d'une quelconque soumission, surtout à Dieu. Par exemple, Dieu dit à Abraham : “Va tuer ton fils !” C'est un exercice, une épreuve à laquelle il le soumet : peut-on être plus soumis qu'en allant tuer son propre fils ? Et Abraham veut se soumettre, il va obéir... au dernier moment, Dieu arrête sa main, comme pour lui dire : “Non mais tu te moques de moi ! Si tu es homme et lié à la liberté de la révélation, tu ne peux pas faire de violence, même au nom de Dieu, surtout au nom de Dieu !”

N. C. : “Aller vers soi”, ce serait se mettre en état de rébellion permanente ?

M.-A. O. : Ce n'est pas la rébellion contre les parents ou contre les profs, mais plutôt l'esprit de révolution permanente. En fait, Dieu nous invite à devenir trotskiste ! Blague mise à part, c'est étonnant à quel point le trotskisme a recruté parmi les juifs désireux de se laïciser et de couper avec la tradition, et qui ont trouvé dans ce courant révolutionnaire quelque chose qui correspondait à l'essence même de leur être. C'est évidemment un peu embêtant que ce soit surtout des juifs qui aient fait cette révolution qui a si mal tourné, mais ça souligne un aspect révolutionnaire du judaïsme... Être en rapport avec le divin, c'est aller vers sa propre construction et non pas se soumettre ou s'enfermer dans le divin. Il y a là une distinction énorme entre la mystique hébraïque et la mystique extrême-orientale, parce qu'il n'y a pas, dans le judaïsme, d'expérience mystique de nirvâna. À aucun moment, il ne va y avoir perte de conscience. Même si l'on fait une expérience de méditation et qu'on y est bien, qu'on s'élève... Mais il n'y a jamais d'oubli de soi, pas d'abandon de la maîtrise de soi.

N. C. : Pourtant, les grandes expériences mystiques ne se contrôlent pas, elles nous tombent dessus !

M.-A. O. : Oui, mais qu'y découvre-t-on ? Une conscience accrue, donc une liberté encore plus grande. Donc le critère pour départager une expérience mystique réelle d'une expérience mystique hallucinée, dans la tradition hébraïque, revient à savoir si, dans cette expérience acquise, on est encore plus libre, plus haut, plus fort, plus élevé, plus lumineux, plus grand - alors qu'à la moindre perte de liberté on a la preuve qu'on s'est laissé abuser par une hallucination. C'est très très important, parce qu'il faut bien un critère de justesse de cette méditation. À partir du moment où, par exemple, il y a une expérience de groupe, ou des expériences de “gouroutisation”, où la personne, le hassid par exemple, perd sa liberté au profit de la maîtrise de son rabbi, alors le lien est forcément fallacieux. Le rabbi n'est pas là pour soumettre le disciple, mais pour le rendre encore plus libre.

N. C. : Nous avons eu besoin du yoga indien ou du zen japonais pour redécouvrir nos propres traditions oubliées, étouffées sous trop de blabla et d'idéologie... Les yogis chrétiens disent que leurs ancêtres ont perdu le lien avec le corps au xiiie siècle, à peu près quand le roman décolle en gothique et que l'esprit se sépare du corps...

M.-A. O. : Mais ça, c'est normal, puisque le christianisme est une désincarnation - d'autant plus intense que l'incarnation christique est puissante. En fait, je pense que tout se joue au même moment, pour les juifs comme pour les chrétiens, aux XIIe, XIIIe siècles, quand apparaît l'amour courtois, avec le chevalier qui ne touche pas sa dame, dans une atmosphère fortement influencée par les cathares, champions du désir de désincarnation. C'est l'époque où naissent successivement les kabbales provençale puis espagnole. L'Occident se trouve alors devant un choix : soit continuer à encourager une voie amoureuse incluant le corps, soit sublimer le corps dans une dimension poétique et refuser le sexe. Nous savons que c'est malheureusement la seconde voie qui a été choisie et qu'a commencé une certaine pathologie collective...

Par réaction contre les cathares, les kabbalistes de l'époque, par exemple Rabbi Moïse de Léon ou Rabbi Joseph de Castille, qui ne sont pas sans lien avec Aboulafia, mènent une réflexion sur l'amour, le masculin, le féminin à un niveau cosmique, et sur les liens entre eux : Dieu a son visage féminin, qui est la Shekkina... Mais cette réaction n'est pas sans ambiguïté. Eux-mêmes sont tentés par la sublimation et la désincarnation et inaugurent dans le judaïsme des voies dangereuses, où les humains risquent d'oublier qu'être vivant, c'est d'abord avoir un corps. À partir de cette époque, la Kabbale se trouve sur un pont étroit, où elle risque à chaque instant de basculer, soit du côté de la sublimation désincarnée des valeurs, soit du côté d'une dérive magique au contraire trop incarnée - qui a fait peur aux orthopraxes, qui l'ont rejetée pour cette raison. L'harmonie se trouve évidemment dans l'équilibre juste entre les deux... ce qui n'a pas toujours été le cas.

La Kabbale a notamment connu une crise grave au xviie siècle, dans le faux messianisme de Chabbat Tsvi qui, reprenant toutes les valeurs kabbalistiques, les a embarquées dans une dérive maranique, puisqu'il s'est converti à l'islam, en disant que le juif l'est surtout dans sa dimension cachée et qu'il lui faut occulter sa vraie religion derrière des apparences chrétiennes ou musulmanes. Il n'est pas interdit de penser que la psychanalyse sera l'un des résultats de cette dérive, avec sa vision propre du caché et du dévoilé. Il faut relire L'Histoire de la mystique juive, excellent livre de Gershum Scholem. Il y a dans le christianisme une haine du corps, qui déteint parfois sur le judaïsme et conduit à croire que l'expérience mystique consiste à monter dans le monde d'en-haut par l'esprit, en oubliant le corps. L'orthopraxie est le garde-fou de ce risque-là, parce qu'elle rappelle que la mystique doit s'incarner dans des gestes. Et dans des textes. L'infini peut se toucher dans le geste et dans le texte. J'ajouterais aujourd'hui qu'il peut se toucher dans le sexe et dans les pratiques méditatives... que le judaïsme avait tragiquement oubliées et qui nous reviennent par le biais de l'Extrême-Orient. De façon d'ailleurs très curieuse...

Beaucoup d'Israéliens vont en Inde : c'est le voyage officiel après l'armée ! Ma fille en revient. Ce qu'ils découvrent là-bas, c'est une spiritualité qui les renvoie à eux-mêmes - tel maître tibétain demandant à un jeune homme : “Que cherches-tu ici, tu as tout chez toi !” Le mouvement Braslav, qui connaît actuellement un succès fou en Israël, repose sur une pratique complètement indologique. Je vois aujourd'hui des jeunes hassidim, en grande tenue, avec la toque blanche de Rabbi Nahman, les tsit-tsit dehors, les manteaux rayés, etc. mais dansant et chantant dans la rue, aux carrefours et sur les bagnoles, exactement comme faisaient les Krishna il y a trente ans sur le boulevard St-Michel. Avec le même style de musique et danse, etc. Sauf que (et c'est absurde) contrairement à leur tradition de chant et de joie, ils sont complètement “néo-chrétiens” dans leur peur du sexe - et donc dans une dérive de l'humain. Ils sont capables d'en parler, d'évoquer la Shekkina et Dieu, du couple, mais ils développent une incroyable angoisse vis-à-vis de la sexualité elle-même, dans une sorte de combat permanent contre les pensées sexuelles, etc. Ces jeunes-là ne font l'amour que pour faire un enfant !

N. C. : À l'inverse, n'avons-nous pas oublié parfois les liens entre orgasme et enfantement ?

M.-A. O. : Je dirais qu'il faut réintroduire l'érotisme dans la spiritualité. C'est une constante dans ce que j'écris depuis toujours - par exemple dans Méditations érotiques, inspirées par Levinas, qui a justement réintroduit le corps (et la caresse) dans la phénoménologie, qu'il a explicitement érotisée. C'est le lien éthique entre les êtres amoureux, avec une réflexion sur l'ambiguïté. Pour lui, tout amour est ambigu : on ne fait jamais l'amour seulement pour soi, mais jamais non plus que pour l'autre. Entre ce qu'il appelle l'immanence (pour soi) et la transcendance (pour l'autre) de l'amour, il voit l'Éros comme seul pont possible. La réponse à votre question se situe entre la transcendance de l'érotisme et l'immanence du générationnel.

Je pense qu'un véritable amour conduit à un enfant. Et la volonté d'avoir un enfant conduit à l'amour. D'ailleurs, la Kabbale est un traité d'érotisme. C'est très marrant (ou pas marrant du tout) de voir comment les rabbins contemporains, avec leur peur du corps, tombent dans des aberrations de traduction. Par exemple, quand le Cantique des cantiques dit : “Je suis monté au palmier et j'ai pris à pleines mains tes deux seins magnifiques”, ils traduisent : “Je suis monté dans la maison d'études et j'ai sorti la Torah et le Talmud” ! Ils n'osent même plus nommer le corps de la femme dans sa magnificence, alors que la vie n'est belle que parce que les femmes sont belles !

Tout le monde n'est pas beau et tout le monde n'est pas gentil, non, mais il y a une éthique qui passe par un rapport érotisé à l'autre. Si tous les gens se sentaient bien dans leurs chaussures, on serait vraiment bien dans l'Éros et dans le vivant ! Je pense que toute la problématique politique de l'islam est liée à ça... Ces jeunes de dix-huit ans qui vont se faire sauter et massacrent des foules, parce qu'ils pensent avoir soixante-dix vierges dans leur lit au paradis... Il faut être aveugle pour ne pas voir que la violence politique est liée à une sorte de sublimation érotique.

N. C. : Comme tous les très grands scientifiques du xxe siècle ont abouti à un vide vertigineux, où toutes les certitudes s'effondrent (les athées comme les autres), le xxie n'est-il pas voué à transmettre à ses enfants un agnosticisme positif ?

M.-A. O. : On ne peut qu'aller dans ce sens. Mais aujourd'hui, l'enjeu n'est plus entre science et foi, ou entre sciences finie et infinie. Il est davantage entre la vie concrète et sa virtualisation. Aujourd'hui, tout devient virtuel. Par l'ampleur de l'informatique, de l'Internet, des capacités programmables des images, qui donnent l'impression de la 3D, etc., on va arriver à vivre avec des casques sur les yeux, qui donnent en permanence des films donnant l'impression d'être à la maison, de faire l'amour, de vivre Dieu, etc. Il y a donc une sorte d'autodestruction de l'homme, qui se donne l'illusion d'être, parce qu'il est virtuellement et qu'il ne se rencontre plus dans la concrétude des choses.

L'amour se fait par texto, par email, mais quand est-ce qu'on se touche ? Ce n'est plus le choc science/foi, mais le choc concret/virtuel. L'homme va-t-il s'auto-solipsiser, s'autodétruire en s'auto-enfermant dans une coque d'images, où il ressentira la vibration de l'autre à travers le waps, le wepp ou allez savoir quelle blurp qui permettra de s'envoyer des odeurs en plus des images. On est donc en route vers la désincarnation la plus totale de l'humain, qui va devenir pure onde, pur cristal liquide...

N. C. : L'utérus artificiel dont parle le Professeur Henri Atlan, n'est-ce pas un peu ça ?

M.-A. O. : Terriblement ! On se maile au lieu de se mêler... Je suis donc très angoissé par l'avancée de la technique, merveilleusement extraordinaire. Je pense que ça détruit beaucoup de choses. Et puis ça va trop vite : on perd la patience du temps et de la maturation des choses. Beaucoup de gens tombent amoureux par e-mail et textos, ils vivent l'exponentialisation des sentiments par celle de la rapidité des échanges. Et on se retrouve prisonnier de mots jetés dans l'univers.

N. C. : Or, ce ne sont pas les mots du Tsimtsoum...

M.-A. O. : Non, mais on le croit ! On se croit parti dans l'infinitisation, alors que la planète se rétrécit à la mesure de la machine. Et sans votre ordinateur-téléphone-caméra, vous n'êtes déjà plus rien.

N. C. : N'est-ce pas la malédiction du Golem, ce robot d'argile fabriqué par ce rabbin qui s'appelait le Maral de Prague ?

M.-A. O. : Et ce n'est pas par hasard si le plus grand spécialiste du Golem aujourd'hui est Henri Atlan.

N. C. : Il se revendique de Spinoza... Tous les possibles nous sont offerts et la seule chose qui nous bloque, selon lui, c'est notre peur de l'inconnu. Il ne dit pas que tout sera admis, mais tout sera essayé.

M.-A. O. : Nous sommes menacés par la golémisation du monde, qui est la disparition du sujet. J'appelle cela la post-post-modernité. En deux mots : la modernité, c'est le “je” (pense donc je suis). La post-modernité, c'est la disparition de ce je tout-puissant, submergé par la machine, l'exclusion du sujet - signalée par Kafka, Freud, Nietzsche : le Je n'est plus maître chez lui : il y a l'inconscient qui me gouverne en partie. Et la post-post-modernité, c'est l'enjeu actuel : soit on redonne à l'homme la possibilité de sa maîtrise soit il disparaît, anéanti par la machine.

C'est pourquoi Heidegger est si important, malgré la problématique qui l'entoure : il s'est réellement posé la question de la possibilité de la survie de l'homme, dans son infini d'humain, contre le risque d'être dépassé par la machine définitivement. Ce qu'il appelle le da sein, c'est “l'être là” où s'ouvre encore quelque chose de la possibilité d'infini et des retrouvailles avec le sujet. Mais le vrai prophète de tout cela, c'est Kafka, qui a perçu qu'à un certain moment, le sujet humain allait être dépassé par la machine et par l'organisation des institutions - Le Procès, Le Château, La Métamorphose représentent une littérature de combat, en mettant en exergue l'angoisse que provoque cette structuration d'un monde sans sujet. 


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dimanche 30 août 2015

L'Arbre de vie - 2


4: Le triangle inférieur
Compte rendu de la réunion du 9.6.1977
Le problème de la sexualité duquel il fut question lors de notre dernière réunion n’est certes pas celui abordé par la psychologie moderne et qui déferle dans toute la littérature, dans le cinéma, dans les crimes, mais celui des différentes traditions et, en particulier, de la tradition judéo-chrétienne. Dans cette perspective il évoque toute une montée des énergies telle la montée de la sève d’un arbre et constitue une base importante pour l’évolution de l’être.
Prenant comme exemple le film « Emmanuelle » dont on a tant parlé et qui montre à quel point l’humanité est plongée dans la confusion, Annik de Souzenelle arrive à la conclusion que deux blocages s’opposent à cette montée, l’un est le moralisme pieux, le drame de toutes les religions qui ont fait une œuvre néfaste en voulant démontrer que l’évolution consistait uniquement à être moralement bien.
Ce blocage de la sexualité a été cause de beaucoup d’empêchements de fuser plus haut. Au lieu de ce refoulement, reconnaissons humblement que nous avons une nature animale qu’il nous faut accepter. Nous ne sommes pas des dieux. Quelques êtres privilégiés peuvent ne pas la vivre, mais nous, être communs, avons à l’assumer au niveau génital.
L’autre blocage, absolu celui-là, est celui où se situe le film en question, celui du soi-disant défoulement sur le plan de la sexualité en investissant toutes les énergies à ce niveau-là, sans avoir conscience d’un dépassement possible.
N’oublions pas qu’en investissant toutes nos énergies pour atteindre l’étage supérieur, nous avons à laisser ce dixième symboliquement, cette dîme des biens qu’Abraham donnait à Melchitsédeck pour faire le sacré (voir compte-rendu précédent).
Notre propos aujourd’hui c’est de commencer à vivre le triangle inférieur de l’Arbre des Séphiroth qui se situe entre Yesod, Hod et Netzah qui sont Gloire et Victoire. Ce triangle correspond au complexe uro-génital, c’est un centre d’eau. C’est à ce niveau que se passe la gestation de l’enfant que sa mère porte dans son ventre et qu’elle va mettre au monde par en-bas. C’est la venue au monde de Malkuth.
Ce qui nous concerne à ce niveau, c’est de nous mettre au monde nous-mêmes. Ce triangle dans lequel va entrer l’adolescent sera la matrice qui assurera sa maturation à un niveau supérieur. Quand il a été dit à Eve : « Tu enfanteras dans la douleur et j’augmenterai le nombre de tes grossesses », c’est de cette gestation qu’il s’agit, c’est-à-dire de la mise en action de toute notre fécondité qui n’a rien à voir avec la fécondité selon le nombre, mais avec toute cette croissance vers le haut. Eve est toute cette humanité dans son rôle féminin, car homme ou femme, nous sommes tous « mère » de nous-mêmes.
Le nom Emmanuel ne signifie pas seulement « Dieu est avec nous », mais aussi « Dieu enlève la stérilité », car c’est la naissance de l’Enfant divin. La vraie stérilité est celle qui nous empêche de nous mettre au monde à ces différents niveaux.
Lorsque l’enfant atteint l’âge de la puberté il va commencer à entrer en relation par ces deux sentiers avec ses structures prochaines. Il va laisser de côté ses deux béquilles qui étaient ses parents, qu’il va contester, il va contester les valeurs sur lesquelles il a été élevé et il commencera à sentir en lui de nouvelles valeurs qui lui sont propres, qui vont être désormais ses points de repère, ses points de références, pour assurer sa croissance. Il est très important à ce moment-là que les parents soient à l’écoute de ces valeurs inscrites chez leur enfant, même si elles paraissent contraires à tout ce qu’ils avaient cru. C’est un rôle difficile que de savoir s’écarter tout en étant toujours là. Car l’enfant a encore besoin de leur présence pendant un long moment.
En entrant dans cette matrice l’enfant entre dans l’épreuve, car toute matrice implique la nuit, le noir, l’expérience de la ténèbre d’où sortira la lumière. Et l’enfant que ses parents, par ignorance, n’ont pas prévenu, se sentira perdu pensant que la vie c’est cela, cette ténèbre et cela peut devenir dramatique. On voit actuellement bien des enfants se suicider, se droguer, etc., parce qu’ils ne peuvent pas supporter cette ténèbre dont personne ne leur a dit qu’elle était absolument nécessaire et qu’elle serait suivie de lumière.
Ces ténèbres vont se manifester de plusieurs façons aussi bien pour l’enfant que pour les personnes se trouvant encore à ce niveau là et qui, hélas, sont nombreuses. Nous parlerons des ténèbres qui nous paraissent essentielles et avant tout de celle du non-sens. On a l’impression que rien n’a de sens, que tout est anarchique au vrai sens du mot, c’est-à-dire d’être coupé de ses archées. C’est effectivement le drame de la « chute » qui a coupé l’humanité de ses archès.
Un mythe va nous révéler cette expérience de façon admirable, c’est celui du Déluge. Nous parlerons également plus tard du mythe du Labyrinthe de Cnossos et nous ferons également l’expérience de l’esclavage dans ce triangle inférieur. Nous sommes tous esclaves de nos passions, de nos désirs et de nos peurs. Nous verrons comment nous en sortir. Ce mythe est illustré par le mythe du passage des Hébreux en Egypte où ils sont esclaves.
C’est à ce niveau-là que nous allons structurer nos dix vertèbres sacrées et nos dix vertèbres lombaires. C’est un temps d’épreuves qui va nous être décrit bien souvent dans une période de dix ans. Il faudra dix plaies d’Egypte pour en sortir et renaître par la Mer Rouge.
Quant au mythe de Cnossos, nous verrons que pendant dix années les Athéniens eurent à apporter au Minotaure le sacrifice de sept jeunes gens et de sept jeunes filles. Le sens en est le même.
Déluge signifie avant tout désordre. En hébreux son nom est Maboul, mot qui nous est resté et qui veut dire dérangé, anarchique, manque de connexion du cerveau.
Avant le Déluge il fut dit : « A ce moment-là sur la terre des hommes se multipliaient et ils ne mettaient au monde que des filles ». Autrement dit, à l’image du monde actuel, ils ne se multipliaient que selon le nombre et ne mettaient au monde que des êtres qui ne faisaient pas œuvre mâle. Le mot mâle chez les Hébreux veut dire se souvenir, descendre dans ses profondeurs. Or celui qui fait œuvre mâle, descend dans ses profondeurs et épouse au fur et à mesure toutes les stratifications, toutes ces terres et il naîtra à chacun de ces niveaux. Celui qui meurt et renaît toujours fait œuvre mâle.
Nous vivons en ce moment une humanité femelle qui se contente de manger, de dormir, de boire, d’aller à son travail, qui s’ennuie et qui cherche à tuer le temps. Et ce faisant, elle se tue elle-même.
Et Dieu dit : « J’en ai assez de cette humanité, je me repens de l’avoir conçue et voici, la fin de toutes choses est proche. » En nous penchant sur ces textes qui au premier abord semblent surprenants de la part du Dieu Créateur, nous voyons qu’il ne s’agit pas des Elohim, mais de Yod-Hé-Vov-Hé que l’homme est en potentialité.
C’est le dieu en lui qui commence à s’éveiller et qui lui fait prendre conscience qu’il est entrain de perdre sa vie. Et ce dixième de l’humanité, cette dîme, va apparaître sous la forme et dans le personnage de Noé qui est le dixième descendant d’Adam par Seth. Et Dieu envoie le Déluge qui n’est autre que la représentation de ce que l’humanité est, de son anarchie.
Les eaux sont les passions, les énergies à tous les niveaux qui, dans le Déluge, s’investissent n’importe où et qui submergent l’homme.
Le Déluge existe dans toutes les traditions. Celui de Babylone est bien antérieur. Nous le retrouvons aussi à l’occasion de mythe grec de Prométhée, Dieu envoyant un Déluge pour punir l’humanité d’avoir dérobé le feu du ciel. Seuls Deucalion et Pyrrha sont sauvés des eaux, ils repeupleront la terre en jetant des pierres par-dessus leur épaule.
Au moment de la naissance de Noé, son père Lemeck dit : « Celui-ci nous consolera de toutes nos fatigues et de tous les maux que nous cause la terre que Dieu a maudite ». C’est-à-dire que Noé va être le précurseur de celui qui va retourner toutes les énergies et qui va consoler. Noha signifie consoler, conduire.
Dieu dit donc à Noé qui est un homme « juste », de construire une Arche selon des mesures symboliques et d’y faire entrer un couple de chaque espèce d’animaux de la terre.
Il faut comprendre par animaux les énergies dont ils rendent compte et que nous portons aussi en nous. La construction de l’Arche, c’est la construction de notre quadrilatère.
Noé monte dans l’Arche en ayant ramassé toutes ses énergies et, avec lui, ses fils, ses filles, sa femme, les maris et femmes de ses enfants. Le mythe babylonien du Déluge avec Gilgamesh est parallèle à celui-ci. Nous en avons déjà parlé la dernière fois (voir précédent compte-rendu). Lorsque l’Arche se pose enfin, aussi bien Noé que Out Naphishtim, en sortent avec leur femme. Le mariage s’est accompli dans l’Arche.
Qu’est-ce que le mariage ? C’est devenir adulte et capable d’entrer dans notre véritable être, c’est épouser les deux pôles de la dualité qui jusqu’ici étaient vécus dans la discorde et dans la contradiction.
Nous renvoyons une fois encore le lecteur au précédent texte sur le site L’arbre de Vie : La première porte, dans laquelle il est question du symbolisme du vol des oiseaux, de leur rapport avec l’alchimie et de la signification du Mont Ararat sur lequel l’Arche a fini par se poser. Ils y trouveront également ce que veut dire l’ivresse de Noé.
C’est toute la fécondité de la terre que symbolise la vigne et la nudité de Noé n’a rien à voir avec la nudité corporelle. Elle est le parfait miroir de la lumière divine et c’est pour cela que ses deux fils viennent à reculons pour la recouvrir. Car, n’ayant pas encore atteint cette qualité d’évolution, ils sont incapables de regarder le Divin. Quant à Cham qui le regarde, il est brûlé. Il y a là psychologiquement un profond mystère de l’homme impur qui essaye de scruter les mystères par curiosité et non par amour. La recherche du pouvoir est sous-jacente.
Lorsque l’homme investit son ardeur à un niveau pour lequel il n’est pas prêt, les énergies se retournent contre lui et le brûlent.
L’Arche s’étant posée sur le Mont Ararat, l’homme retrouve ses normes ontologiques qu’il avait perdues dans la grande aventure qui relate le mythe de la chute. Dieu envoie alors un arc-en-ciel en signe de la Nouvelle Alliance qui est évidemment le même symbole que celui de l’échelle de Jacob qui relie le monde des archétypes à celui de la Création.
Continuons les mythes hébraïques par le passage des Hébreux en Egypte où ils furent esclaves sous le joug des Egyptiens. Et pourtant, en hébreux le mot Egypte est Mistraïm, dans lequel on trouve Maim, les eaux primordiales, c’est-à-dire la matrice. Et à l’intérieur de Mistraim, il y a ce petit TSR qui sert la gorge.
Et en effet, gorge qui se dit Tsoar indique un resserrement, presque un écrasement. Nous pouvons y trouver deux choses : oppresseur, mais aussi germe. Car le germe est toutes les énergies comprimées au plus petit et qui se trouve dans le TSR de Mistraïm. Il symbolise alors ce peuple qui vit en esclavage, qui est le peuple élu, la dîme symbolique qui va entraîner toute l’humanité dans son ascension.
Et ce peuple esclave qui n’en peut plus est l’image de notre humanité lorsqu’elle prend conscience de tous ses esclavages. Obéissant à Dieu qui est en potentialité en eux, les Hébreux décident de quitter l’Egypte, afin de vivre les autres étages qui les mèneront à la Terre Promise, symbole du triangle supérieur.
Cette nouvelle naissance ne pourra s’effectuer que si deux pôles sont en présence. Ils seront représentés par Moïse et Pharaon.
Moïse est un personnage extraordinaire, son nom signifie : sauvé des eaux. Il n’est autre symboliquement que Noé, c’est celui qui a construit son Arche d’ailleurs, car à un moment il quitte l’Égypte pour ensuite y revenir sauver son peuple. Et à ce moment du récit nous trouvons cette phrase très curieuse : « Alors Yod-Hé-Vov-Hé se mit sur son chemin pour le faire mourir. » Qu’est-ce que cela veut dire ?
Il s’agit du mariage profond avec lui-même. Moïse a dû faire sur lui-même le travail qu’il devra faire faire à son peuple, afin d’être capable de le guider. Alors Yod-Hé-Vov-Hé, sa dimension divine en lui, se met sur son chemin pour l’obliger à une mort et à une résurrection. Et Dieu lui dit : « Je te fais Yod-Hé-Vov-Hé pour Pharaon », c’est-à-dire je te donne la puissance divine par rapport à Pharaon qui lui, va être l’adversaire. S’il n’y avait pas d’adversaire il n’y aurait pas de résistance, il n’y aurait pas de sortie possible. Pharaon se dresse alors. Il porte dans son nom RA, l’adversaire qui est le même nom que le mal dans l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Ce n’est pas le mal en soi, mais la ténèbre qui rendra possible que jaillisse la lumière.
Les dix plaies qui sont déclenchées sont comme les dix contradictions de ce gigantesque accouchement. A chaque plaie Pharaon décide de laisser partir les Hébreux et puis, au dernier moment, nous entendons cette phrase curieuse : « Et Dieu durcit le cœur de Pharaon. » Pourquoi ? Parce que les Hébreux ne sont pas prêts, ils n’ont pas encore atteint la dixième vertèbre et il en sera ainsi jusqu’à ce qu’ils l’aient atteinte. Ils doivent trouver les forces nécessaires pour vivre l’expérience du désert.
Là nous touchons du doigt combien l’épreuve est bénéfique, elle est le barreau de l’échelle que nous avons à monter et qui nous fait souffrir lorsque nous nous y heurtons. Ce n’est que sous l’épreuve que nous pouvons promouvoir nos forces, s’il n’y avait pas de résistance il n’y aurait pas de lumière.
Il serait extrêmement intéressant de rechercher le symbolisme de toutes ces épreuves, symboles que nous retrouvons chez tous les prophètes. La dernière plaie est la plus importante, elle est comme une espèce de circoncision, elle est la mort de tous les enfants égyptiens premiers-nés, à l’exception de ceux qui auront tracé sur le linteau de leur porte le signe qui est mis sur Caïn sur le sauver. C’est le signe de l’énergie qui préserve celui qui ne doit pas être dévoré, parce qu’il est devenu lui-même cette énergie. Lorsque les Hébreux vont se trouver devant l’Ange Exterminateur, ils vont avoir atteint la qualité de l’Ange qui est le Gardien du Seuil. Et l’Ange ne les touche pas, le feu ne détruit pas le feu.
Dans ce signe de l’Agneau nous avons tout le profil de Celui qui va racheter Israël, de l’Agneau qui fait encore toute la symbolique de Pâques.
Et tout ce peuple part conduit par Moïse qui a dépassé les lois de la nature. Il commande aux eaux qui s’écartent et nous voyons ce peuple qui passe, qui va entrer dans le désert avec cette colonne de feu qui le guide pendant la nuit et la colonne de nuées qui le guide pendant le jour. Yod-Hé-Vov-Hé, son Roi est à sa tête.
L’homme qui entre dans son quadrilatère est guidé par son Yod-Hé-Vov-Hé intérieur dont il reçoit s’il en est conscient, s’il écoute, s’il est attentif, toutes les informations nécessaires pour avancer.
La Mer Rouge se referme sur les Egyptiens qu’elle engloutit.
Pourquoi la Mer Rouge, puisque, en réalité, elle s’appelle la Mer des Joncs, « Yam Soph ». Rappelons-nous que c’est grâce au drame de Joseph vendu par ses frères qui, après maintes aventures dramatiques, est admis à la cour des Pharaons, que Joseph, Yousoph en hébreux, a pu sauver ses frères de la disette. Soph, c’est la limite, Yousoph et Yam-Soph sont les deux lignes, l’une au départ, l’autre à l’arrivée. C’est-à-dire naissance et mort pour une autre naissance. Yam-Soph signifie augmenter, passer à un plan supérieur.
Toute la tradition parle de la Mer Rouge par analogie avec l’Homme Rouge qui, pour devenir Homme Vert, doit mourir et ressusciter.
Et pourquoi le désert ? Le monde que nous vivons est à l’image de notre monde intérieur. Il est un désert tant qu’il n’est pas fécondé par le Divin qui a pris naissance en nous.
Dans ce désert les Hébreux qui sont pourtant sensés avoir acquis la force de vivre, vont se retourner contre Moïse en disant : « Tu nous a fait sortir d’Egypte, mais nous préférons servir les Egyptiens que d’aller mourir dans le désert. »
L’homme a horreur de la liberté, il en a peur. Et c’est pourquoi nous avons du mal à passer cette porte, nous sommes retenus par toutes nos sécurisations. L’humanité ne peut évoluer qu’en se désécurisant de tout, sur le plan maternel, sur le plan affectif, sur tous les plans où elle a des épreuves à vivre.
Le bonheur que réclament les hommes lorsqu’ils réclament la liberté est en réalité celle des licences, le bonheur extérieur. On ne peut trouver ce bonheur que dans son être profond. Notre drame c’est de toujours tout projeter à l’extérieur au lieu de chercher à l’intérieur. Les bonheurs que nous trouvons à l’extérieur nous aliènent, car nous en devenons esclaves.
Le passage dans le triangle supérieur est une nouvelle ténèbre, mais pas du tout de la même qualité que la ténèbre que nous avons en-dessous.
Passée la ténèbre de l’ignorance, nous vivons une ténèbre qui correspond à la connaissance, mais à une connaissance qui doit tout de même faire une nouvelle expérience de cette ténèbre, tout en sachant qu’il en naîtra la lumière.

5: initiation

(Revue Panharmonie. No 170. Novembre 1978)
Compte rendu de la réunion du 13.10.1977
Le livre d’Annik de Souzenelle auquel elle se réfère, qui vient d’être réédité aux Editions Dangles : « De l’Arbre de Vie au Schéma corporel, le symbolisme du corps humain », est une approche de l’anthropologie, une méditation sur le corps, sa forme, les différents organes, les différents membres. Ces réflexions qui sans cesse apportent des révélations nouvelles, ne partent pas tant du corps humain, que de celui de son archétype.
D’après la tradition hébraïque et judéo-chrétienne et ses livres sacrés, le monde des archés est le monde divin lui-même et le symbole est représenté par le monde de la manifestation en tant qu’il est reflet du monde des archés. Entre ces deux mondes se trouve ce que la Bible appelle « une étendue », sorte de cordon ombilical qui les relie, ce qui fait que le monde d’en-bas, de la manifestation, est constamment relié à son correspondant qui est le monde d’en-haut. C’est ainsi que la tradition hébraïque appelle les Elohim « les hommes d’en-haut » et Adam « l’homme d’en-bas ».
Le monde animal, comme le monde végétal et le monde minéral, sont des symboles des énergies divines. L’homme, au sixième jour de la Création récapitule toute la Création, contenant toutes ses énergies. « Vous êtes des Elohim », disent à l’homme les Hébreux et le Christ le reprendra plus tard.
Les Cabalistes ont toujours vu un certain graphisme dans ce qu’ils appellent « le corps divin », lequel dans un schéma très précis, dessine la distribution des énergies divines qu’ils vont appeler « l’Arbre de Vie ». Cet Arbre de Vie est le premier don divin planté au milieu de l’Eden, en réponse du Créateur après que la Création ait poussé et exprimé tout son désir vers Lui. C’est la première manifestation divine au cœur même de la conscience de l’homme, car l’Eden est le jardin intérieur de l’homme.
Au sujet du deuxième étage de l’Arbre des Séphiroth :
A cet étage l’être a déjà acquis des structures psychiques et un embryon de vie spirituelle. Les reins vont signaler que toutes les acquisitions du premier étage ne sont que les germes (le rein a la forme d’un germe) de ce second étage. Dans le Livre de Job, Dieu l’invite à prendre sa force, son appui sur les reins : « Ceins tes reins, car je vais t’emmener dans un voyage difficile. » Et l’Ange Gabriel va se présenter à la porte de Tobie avec la ceinture autour de ses reins et va l’emmener dans ce même voyage. Les reins sont une espèce de plate-forme qui doit être solide pour pouvoir construire nos douze vertèbres sur laquelle elles reposent.
L’oreille symbolise le passage de la deuxième porte. Elle récapitule le corps tout entier. Le dernier étage, celui de la tête va aussi récapituler tout le corps. Nous reviendrons plus tard à la signification de la bouche, du nez, des yeux, etc.
Au sujet de Jacob et de Caïn : La tunique de peau d’Esaü est la future tunique de lumière. Notre nature actuelle, celle de la tunique de peau, est notre sous-nature. Tandis que notre vraie nature est celle qui correspond à Jacob et que nous appelons à tort, surnaturelle. Elle est tellement recouverte de la tunique de peau qu’on n’y croit plus.
Jacob va prendre sur lui la tunique de peau de son frère et c’est pour cela qu’il va acheter son droit d’aînesse. En mangeant « le roux », symbole de l’homme rouge, il va aussi hériter des pouvoirs d’Esaü. Dans la profondeur, Jacob et Esaü sont le même homme avec sa nature première animale et avec sa vraie nature. Et lorsque Jacob que nous portons en nous, prend conscience que toutes les énergies doivent être canalisées, nous assumons la tunique de peau, c’est-à-dire que nous prenons tout l’héritage sur nous et nous entrons dans le deuxième quadrilatère.
A ce moment-là, Jacob, après avoir passé le torrent de Jabboq, symbole de l’eau, de la gestation, a passé le torrent de ses passions et il rencontre l’Ange. Pourquoi l’Ange ? Dans la Bible c’est le mot Ich qui veut dire homme.
A partir du moment où l’homme prend en main sa destinée de dieu en devenir, il va avoir à intégrer en lui les différentes hiérarchies d’énergies. Chaque échelon de l’échelle de Jacob va correspondre à un sommet d’énergies supplémentaires, jusqu’à ce qu’il ne soit plus lui-même, qu’énergie. Notre somme d’énergie correspond à celle que nous allons rencontrer et à laquelle nous aurons à nous opposer. Si nous sommes vainqueurs nous pourrons passer le seuil dont l’Ange est le gardien.
Et Jacob est blessé à la hanche. A chaque lutte il y a blessure. Il en est de même dans nos vies personnelles. Notre corps inscrit toujours un passage et celui de la hanche est tellement important, que chez la plupart des êtres les énergies viennent frapper toute la vie à ce niveau là. La plupart des vieillards ont une fracture du col du fémur, qui est une blessure initiatique.
Il y a deux barrières fondamentales, celle arrière des reins, la hanche, et celle de l’épaule, les clavicules qui sont les clefs de la porte supérieure. Et ces deux blocages intérieurs réagissent à ces deux niveaux sur notre corps. Nous avons aussi à faire un travail sur notre corps pour débloquer les résistances musculaires à ces deux endroits. Ce sont les deux grosses barrières de notre évolution.
Combattant avec l’Ange, Jacob va assumer les douze tribus d’Israël, il va entrer dans le « douze ». Il va être le fondateur de ce peuple qui symboliquement est toute l’humanité et qui est aussi chacun de nous.
Annik de Souzenelle aborde le thème de la circoncision et du but du mariage qui n’est pas la procréation selon le nombre, mais de faire de deux, un. Nous en avons déjà parlé précédemment. Nous verrons dans les mythes que les enfants des héros ne correspondent pas à des enfants de chair, mais à des fruits essentiels de l’être.
Le premier Concile chrétien ayant aboli la circoncision, l’Apôtre Paul dira : « Circoncisez vos cœurs, circoncisez vos oreilles ». On va tailler toujours plus haut.
Il faut bien prendre conscience que, ce que nous n’avons pas fait dans notre vie actuelle, il faudra le faire après. C’est pourquoi nous avons intérêt à réaliser le plus possible dès maintenant, parce que ce sera certainement beaucoup plus difficile après. A. de Souzenelle a trouvé dans Jung l’écho de sa pensée, à savoir que les personnes qui meurent sans être passées par cette porte, qui donc ont besoin de la tunique de peau qu’ils n’ont plus, parasitent les vivants.
C’est certainement à l’origine de beaucoup de difficultés psychiques dont on ne connaît pas la source. Il est indispensable que celui qui est parasité, assume cette possession dont il est l’objet et ne la coupe pas, mais au contraire qu’il aide celui qui le possède et qui, la plupart du temps, est de sa descendance par le sang. Seule la vie spirituelle pourra lui permettre de le faire.
A. de Souzenelle a l’impression qu’on est à l’aube d’un réveil, qu’il y a de plus en plus de gens conscients de ces choses. Toutes ces dernières générations ont été parasitées les unes par les autres. Le jour où l’humanité va en être consciente, elle essayera de se libérer et toutes les générations que nous mettons au monde, seront libérées d’emblée.
Question : Qu’entendez-vous par énergie et les énergies ?
Réponse : Les énergies archétypales sont l’énergie divine. Les Hébreux disaient qu’à travers les dix Séphiroth, il ne s’agissait pas de dix énergies, mais d’une seule qui va se manifester sous dix aspects. Elles sont au nombre de dix sans que pour cela l’unité soit rompue. La toute première phase de la Bible dit déjà : « Les dieux crée le ciel et la terre », le verbe créer est au singulier alors que le sujet est au pluriel.  Notre mental doit dépasser quelque chose pour approcher la Réalité.
Question : Comment les énergies peuvent-elles se matérialiser ?
Réponse : Nous ne pouvons le constater et l’approcher que par analogie. C’est ce que le mythe nous propose, dans l’échelle de Jacob par exemple, qui relie ciel et terre, c’est-à-dire le haut et le bas. Il s’agit de l’intérieur de l’être, de son noyau vital et puis de la superficie que nous sommes et que nous vivons de manière immédiate. Lorsque nous faisons appel dans la méditation ou dans la prière à ce monde des archétypes à travers quelque chose de très précis, il n’y a aucun doute que les énergies archétypales descendent sous forme d’une information au sens étymologique du mot : formé par l’intérieur, et nous apportent une réponse. C’est le grand mystère du dialogue entre le Divin et nous, entre le monde créé et le monde incréé.
Au sujet des Gardiens du Seuil : Ou bien nous sommes vainqueurs et alors nous intégrons leur énergie et nous passons, ou bien le monstre nous mange. Si nous ne sommes pas prêts pour passer, les énergies se retournent contre nous.
Nous avons dans notre vie des Gardiens du Seuil sous forme d’événements, ce sont nos maîtres. Toutes nos peurs que nous projetons à l’extérieur décèlent toujours des forces que nous n’avons pas intégrées. Nous possédons toutes ces énergies et devrions en être les maîtres. Dieu a dit aussitôt qu’il eut créé l’homme : « Qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les animaux des champs… » Il emploie le mot « dominer sur » qui veut aussi dire en hébreux « descendre dans », entrer, pénétrer. Pour dominer sur… il faut pénétrer dans… intégrer. Alors nous devenons.
Compte rendu de la réunion du 10.11.1977
Nous allons continuer aujourd’hui l’étude de ce qui se passe au niveau du triangle du plexus urogénital, Hod-Netzah-Yesod, qui est vraiment le symbole de la matrice de l’homme lorsqu’il commence à quitter son père et sa mère et qu’il entre dans sa propre nature. Dans la matrice du foyer maternel et paternel il a acquis pratiquement presque toutes ses structures, physiques, affectives. Il se réveille maintenant à lui-même dans la partie médiane de son corps. Il fait un peu ce que fait Œdipe lorsqu’il se dit « J’appartiens à une autre race ». C’est le moment où les parents ont à se retirer sur la pointe des pieds, pour que l’enfant se prenne en main et fasse sa propre mutation. Il s’agit d’une mutation qui va assurer sa naissance par en-haut, la naissance de l’être essentiel dans l’homme.
Tout ce qui contribue à une gestation, est symbolisé par une épreuve dans le noir. Cette traversée est très dure pour les jeunes. Pleins de force ils ne savent comment l’investir, ils ne connaissent pas leur place juste. Et s’ils ne la trouvent pas, ils ne seront pas nourris par le cordon ombilical subtil qui les relie à l’essence de leur être.
Les mythes vont rendre compte de ce passage. Nous l’avons déjà vu dans celui du Déluge chez les Hébreux, de même que dans celui de l’esclavage en Égypte et du passage dans la Mer Rouge (se reporter aux précédents comptes-rendus). Tant que l’homme n’est pas entré en contact avec son pôle intérieur qui va lui apporter sa vraie énergie, sa vraie force, sa véritable information et qu’il n’aura pas exprimé cette énergie qui ne demande qu’à être extraite pour devenir lumière, il aura un chemin extrêmement difficile et long à parcourir, il sera dans l’esclavage, il aura à remonter l’échelle de Jacob.
Parlons maintenant du mythe du Labyrinthe de Cnossos. C’est un mythe grec qui va nous rendre compte de ce qui va se passer dans le premier quadrilatère. Ce mythe est celui du non-sens, de l’absurde, de l’ignorance, de la non-connaissance. Le drame de l’homme c’est qu’il ignore tout dans ce passage.
La reine de Crète, Pasiphaé, femme de Minos, reçoit la visite du dieu Neptune sous la forme d’un taureau éclatant de blancheur. Ensorcelée par lui et pour accomplir ses amours, elle se fait construire une vache d’airain par l’architecte de la cour, Dédale. Et de ces amours va naître ce fameux Minotaure, le monstre à corps d’homme et à tête de taureau, portant les deux noms de ses deux pères, Minos, l’homme et taureau, le dieu. Minos fait construire par Dédale un labyrinthe au centre duquel il enferme le monstre, en même temps que Dédale et son fils Icare, tous deux légendaires, le premier pour sa sagesse (Hochmah), le, deuxième pour son intelligence (Binah).
La réalité du labyrinthe peut être vécue sur deux plans, représentés d’une manière très physiologique par les intestins et, d’autre part, par notre démarche à l’intérieur de nous-mêmes.
Sur ordre de Zeus, le roi de Grèce doit livrer tous les ans au Minotaure qui les dévore, sept jeunes gens et sept jeunes filles. Et ces jeunes gens et ces jeunes filles s’embarquent à chaque fois tout joyeux et insouciants sur des bateaux et pourtant ils vont à la mort, car ils ne sont pas capables d’affronter le monstre.
Le roi d’Athènes, Égée, eut un fils Thésée, avec une princesse rencontrée dans un pays lointain et au moment de repartir pour rejoindre son épouse en Grèce, il abandonna son fils à la princesse afin qu’elle l’élève. Mais avant de partir il laissa à son fils une épée d’or et des sandales d’or qui furent cachées sous une grosse pierre. Et Égée dit à la mère de l’enfant qu’elle ne devra remettre à son fils l’épée et les sandales qu’au moment où il sera adulte. Mais un beau jour, Thésée comme Œdipe, voulut rechercher son père, ce qui signifie chercher sa véritable nature, sa source, son devenir. Il quitte donc sa mère et par une intuition profonde se dirige vers Athènes. Mais auparavant il a découvert en soulevant la grosse pierre, l’épée et les sandales d’or. Et cette découverte revient à découvrir en lui cette existence divine à la réalisation de laquelle il part, emportant avec lui les moyens qui lui permettront de l’atteindre.
Le fait de soulever la pierre est déjà un symbole, celle-ci représentant symboliquement l’homme, la pierre brute que nous sommes au départ et qui, en la soulevant, suscitera une force qui permettra à Thésée de faire le voyage vers sa source. En faisant l’effort de soulever la pierre, il rassemble toutes ses énergies.
De nombreuses aventures l’attendent sur son chemin, dont une des plus importantes sera sa rencontre avec le géant Péripétès qui, avec sa massue de cuir, a le pouvoir d’écraser tous ceux qui se trouvent sur son chemin. Thésée s’affronte à lui, l’écrase et s’empare de la massue. Il aura ainsi deux armes, l’épée d’or et la massue de cuir.
Thésée arrive au palais du roi Égée et ne se fait pas encore connaître. Or la reine Médée, une magicienne, tombe éperdument amoureuse du jeune homme. Thésée ne cédant pas à ses avances, la reine vexée par son refus, l’accuse auprès du roi d’avoir voulu la séduire. Le roi, pour se venger, décide au cours d’un banquet de verser du poison dans le verre de Thésée. Mais celui-ci voulant porter un toast, levant son bras, le roi aperçoit l’épée d’or sous son manteau et, renversant la coupe, il tombe dans les bras du jeune homme en disant: « Tu es mon fils ». Voilà donc Thésée investi d’un pouvoir royal, aidant son père dans la conduite du royaume. Mais apprenant le sacrifice des jeunes gens exigé par le roi d’Athènes, il décide d’aller affronter le monstre. Or la durée du sacrifice était fixée à dix ans. Pour bien comprendre sa signification il faut voir dans le mot sacrifice celui de sacré, faire le sacré. Ces jeunes énergies ont à nourrir l’enfant divin caché sous la forme du Minotaure, et qui doit un jour naître de lui.
Le roi avertit son fils qu’il n’est pas encore prêt pour cette tâche, mais Thésée n’en tenant pas compte part tout de même. Le roi savait que les dix années complètes devaient être accomplies, et, inquiet, il demande à son fils afin qu’il sache plus rapidement le résultat du combat, de hisser une voile blanche en signe de victoire et de faire hisser une voile noire en signe de défaite.
Nous sommes, en vérité, toujours impatients. Un Père de l’Église a dit : « Nous voulons tout de suite être des dieux et nous ne savons pas gravir chacun des échelons avec sagesse ! »
Arrivé en Crète, Thésée se présente devant sa mère Pasiphaé et le roi Minos son époux et rencontre leur fille Ariane. Ariane est le même mot qu’araignée. C’est elle qui travaille, qui tisse les fils de la toile de notre vie essentielle. Un amour immense naît dans le cœur des jeunes gens et Ariane va donner à Thésée le fil qui symbolise le fil de la connaissance, et qui lui permettra de se retrouver dans le labyrinthe dont aucun de ceux qui y sont entrés, n’est jamais ressorti.
Mais, n’étant pas assez armé intérieurement et ne sachant pas se servir de son épée d’or, tout en ayant la connaissance, Thésée va tuer son être divin en tuant le Minotaure avec sa massue de cuir qui est liée à la tunique de peau. C’est dramatique, car le Minotaure ne devait pas être tué, il devait être intégré, et au lieu de continuer son chemin, Thésée revient en arrière. Revenir en arrière est contre-initiatique. Quelque chose en lui sait cependant qu’il a manqué sa tâche et il hisse la voile noire. Il n’est pas devenu le Minotaure, le Gardien du Seuil. Égée voyant cela, se jette et se noie dans la mer, qui désormais portera son nom.
Autre acte dramatique, Thésée dans son amour emmène Ariane avec lui, la laissant dans une île où il l’oubliera. Elle reste seule, mais va être recueillie par Dionysos qu’elle épousera. Elle continuera son chemin. Mais Thésée, rentrant à Athènes, va commencer une vie fatale qui se terminera aussi tragiquement.
Les Grecs nous montrent comment on peut avoir l’air de faire du bien et faire finalement du mal, parce qu’on n’obéit pas aux lois rigoureuses de la démarche initiatique. Nos lois ontologiques sont des lois libératrices. Pour affronter le monstre il fallait obéir au temps, aux dix années. A chaque étape correspond un temps, nous n’avons pas le droit de tricher.
Annik de Souzenelle parle alors des vertus psychiques, la volonté, le courage, l’héroïsme, le service des autres, qui ne sont efficaces qu’en temps utile et que nous employons souvent à contretemps.
Le mythe de Thésée se termine d’une manière très intéressante. Le fait que Dédale et Icare soient enfermés dans le labyrinthe, nous met devant le symbole de la construction continuelle de notre propre labyrinthe. Nous passons notre temps non pas à tisser la toile de notre démarche initiatique, mais du labyrinthe dans lequel nous nous enfermons, autrement dit, de notre prison que nous partageons avec nos enfants. Nous ne pouvons témoigner devant ceux-ci d’une voie de lumière. Par toutes nos sécurisations, par nos machines, par nos systèmes sociaux, notre civilisation nous enferme de plus en plus. On fait de nous des mineurs qui ne découvrent jamais l’essentiel de leur être.
Dédale et Icare veulent sortir du labyrinthe et demandent à Pasiphaé de leur faire apporter des ailes artificielles et de la cire pour les fixer. Comme la chenille va créer son cocon, son labyrinthe, quand arrive le printemps, dans lequel elle va entrer dans une gestation merveilleuse, puis dans lequel elle va mourir pour renaître au stade de papillon, nous sommes tous appelés à devenir un jour symboliquement ce papillon, si nous savons laisser faire cette gestation à l’intérieur de notre cocon. Mais Dédale et Icare n’ont pas fait cette démarche et c’est ainsi qu’ils ont recours à l’artifice.
Ce sont tous les masques derrière lesquels nous nous cachons, masques de médecins, d’ingénieurs, de père, de mère de famille, et derrière lesquels nous ne sommes que de pauvres êtres ignorant de notre vocation essentielle. Dédale et Icare vont s’envoler et Dédale qui est la prudence de la sagesse, recommande à son fils : « Ne vole pas trop bas, tu serais aspiré par les vapeurs de la mer ; ne vole pas trop haut, tu serais brûlé par l’ardeur du soleil ». Or Icare est le symbole de cet intellect qui veut toujours aller plus loin, plus près du soleil, qui veut en connaître davantage. Il ira si loin, qu’un jour ce sera l’éclatement, la cire va fondre et Icare est précipité dans l’eau. C’est le sort qui menace toutes les civilisations comme la nôtre. Elles portent en elle le germe de la mort qu’on pourrait appeler prométhéenne.
Nous allons être tués par cet atome dont nous allons chercher le secret et dont nous allons tirer l’énergie, car il sera plus fort que nous. La seule énergie qui soit plus forte que l’atome, c’est celle que nous portons en nous, qui nous permettra de traverser les degrés initiatiques, de nous mesurer au Minotaure avec l’épée d’or, et d’accomplir encore tous les étages qui restent à monter. A ce moment nous atteindrons notre noyau. Les explosions nucléaires du monde seront alors recouvertes d’une façon grandiose par l’explosion nucléaire de l’homme, car tout deviendra énergie. Ce sera la transfiguration totale qui est décrite dans la Jérusalem céleste et annoncée par le Prophète.
Nous retrouvons dans Dédale et Icare les deux énergies divines Hochmah, la sagesse, et Binah, l’intelligence qui sont la base du triangle supérieur. Or les Prophètes et les Psalmodistes parlent souvent de la sagesse et de l’intelligence divines en comparaison avec la sagesse et l’intelligence des hommes. C’est pourquoi l’Apôtre Paul a dit : « La sagesse de Dieu est folie pour les hommes et la sagesse des hommes est folie pour Dieu ! » Et encore : « Je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai l’intelligence des intelligents! Le Seigneur connaît les pensées des Sages. Il sait qu’elles sont vaines ! » et plus loin : « Que nul ne s’abuse lui-même : si quelqu’un parmi vous pense qu’il est sage selon ce siècle, qu’il devienne fou afin de devenir sage, car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu !»

6: traversée du désert

(Revue Panharmonie. No 171. Mars 1978)
Compte rendu de la réunion du 8.12.1977
Il est curieux de voir dans les mythes grecs une réalité que nous touchons d’une façon tellement concrète dans cet Arbre des Séphiroth et, en particulier, dans la fausse sagesse représentée par Dédale et la fausse intelligence représentée par Icare, dont nous retrouvons l’aspect authentique en haut du deuxième quadrilatère, à la base du triangle supérieur.
J’ai trouvé très intéressant le livre d’Arnaud Desjardins : « La Recherche du Soi », sous réserve d’une petite critique de ce qu’il dit de l’acceptation des événements en « entrant dans l’événement et en ne pas nous laisser envahir par l’émotion ». Dans ses exemples, Arnaud Desjardins va très loin, jusqu’à demander à une mère de rester insensible devant la mort de son enfant et de l’accepter. Cela est valable pour des personnes déjà extrêmement évoluées, mais lorsque cela arrive à des personnes n’ayant pas encore trouvé ce chemin, on risque de créer en eux une espèce de refoulement de leurs émotions et, finalement, tout cela est tellement étouffé en eux que ce n’est plus juste.
C’est là qu’intervient l’intelligence divine qui permet d’avoir cette véritable attitude d’impassibilité après être entré dans la signification profonde de l’événement. Sans cela c’est la fuite. On ne peut absolument pas séparer sagesse et intelligence, la véritable sagesse implique l’intelligence de la chose.
Lorsque saint Paul parle de la circoncision du cœur, cela ne signifie pas durcissement, mais au contraire que le cœur doit entrer dans l’intelligence divine, il doit y avoir reflet, réflexion. Le cœur ne pleure plus pour les mêmes choses parce qu’il reçoit une information. Il peut souffrir, mais l’homme ne souffre pas. Dans les Évangiles, le Christ ne dit pas « Je souffre », mais : « Mon cœur est triste jusqu’à la mort ». Car lui, il est déjà au-delà de la souffrance.
Le stoïcisme est un état éthique qui s’établit en dehors de la connaissance du sens de l’événement. Ce n’est pas la sagesse ou l’intelligence divines, mais celles des hommes.
Les nombres qui vont signifier nos mythes correspondent à notre structure corporelle. Nous les retrouvons chez les Hindous puisque le chakra nabhi palma aux dix pétales, le premier qui va s’ouvrir après la traversée du premier triangle, indique bien qu’il a fallu construire les dix vertèbres. Ensuite nous entrerons dans les douze dorsales correspondant au chakra à douze pétales. Le nouveau triangle que nous allons vivre nous fera rencontrer un nouveau labyrinthe, mais il sera de toute autre nature. Quoique situé dans les ténèbres, il sera informé par le triangle supérieur qui se reflète en lui.
L’homme, en passant par cette Porte, a retrouvé la communication avec son triangle supérieur. Il n’avait pas encore ce contact dans le labyrinthe inférieur.
Les parents, sortis de leur propre labyrinthe, n’y auront pas enfermé leurs enfants qui pourront, de ce fait, vivre par eux-mêmes ces moments-là. Ils y passeront de toute façon, mais ce sera moins épais, moins lourd, et l’enfant saura qu’il y a une lumière quelque part.
Tous les mythes, celui de l’esclavage en Égypte, celui de l’anarchie et du Déluge, caractérisent le triangle inférieur dans lequel l’information fait défaut. Mais avant de le quitter, parlons du mystère chrétien du Baptême, parce que notre corps est lié à l’eau, l’eau matricielle, l’eau dans laquelle nous entrons, symbolisant cette gestation qui permettra de renaître à un autre niveau. C’est aussi l’eau urinaire, l’eau ou liquide séminal, celle des reins, de tout le bloc urogénital.
Dans les schémas des temples chrétiens qui sont construits à l’image de l’homme la purification par l’eau bénite se situe à l’entrée du temple.
Après vient le baptistère. Et ce n’est qu’ensuite, à la suite de ces deux purifications, que le Chrétien va entrer dans la nef qui correspond à l’étage intermédiaire. Puis viendra l’autre triangle supérieur qui correspond au cœur, au Saint des Saints, au mystère. La liturgie suit ce même cheminement.
Le baptême du Christ se situe tout de suite après son enfance. Ce sera la période intermédiaire entre le départ avec ses parents et l’entrée dans son quadrilatère qui va être sa vie publique. Tout de suite après le baptême il va être emmené au désert par l’Esprit-Saint, au désert où le diable le tentera. C’est donc ce même schéma qui se déroule historiquement dans la vie du Christ.
Et puis il passera le Jourdain. Celui-ci, qui prend sa source dans la montagne du nord de la Syrie, va descendre presque verticalement vers le sud dans le lac de Tibériade et, encore plus verticalement, il ira se terminer dans la mer Morte. Il est vraiment l’image de nos énergies le long de la colonne verticale, énergies qui vont vers la mort. Jourdain, en hébreux se dit Yarden et signifie descendre, et Noun qui est le poisson-germe, retour à une matrice, à notre source. Car pour monter, il faut descendre. « Quel est celui qui est monté, si ce n’est celui qui est descendu », dit l’Apôtre Paul.
On peut trouver, en décomposant de différentes manières le mot hébreu de Jourdain, différentes notions dont celle de « dominer ». Pour dominer, il faut « entrer dedans…, descendre dans… et celle de rigueur, de justice, qui indique que c’est la tête qui commande, qui est « connaissance ». On pourrait donc interpréter le nom Jourdain par « commencement de la rigueur ». Et, en effet, le Christ commence à ce moment-là sa vie publique, son Grand Œuvre. Dans cette optique-là, Il va se purifier dans le Jourdain et en même temps il purifiera aussi l’eau, ce qui signifie purifier les énergies, les retourner. Les eaux qui allaient vers la mer Morte vont symboliser ce retournement pour aller construire l’être. La blessure au pied sera guérie. Le psalmiste s’écrie :
« Qu’as-tu mer pour t’enfuir ?
« Jourdain, pour retourner en arrière ?
« Qu’avez-vous, montagnes, pour sauter comme des béliers ?
« Et vous collines, comme des agneaux ? »
Nous avons suffisamment d’éléments à présent pour voir comment nous pouvons à ce niveau passer la Porte des Hommes, à partir de laquelle d’enfant nous devenons homme, au fur et à mesure que nous construirons nos douze vertèbres. Quel est celui qui peut se présenter devant la Porte des Hommes, qui peut se mesurer aux monstres-gardiens du seuil ? Qui a apporté tout son faire extérieur à l’intérieur de lui ?
Seul vrai faire, où l’Esprit-Saint va œuvrer tantôt dans le champ de Tod (le bien) ou dans le champ de Ra (le mal), qui n’ont rien à voir avec le bien et le mal, mais avec la phase de lumière et la phase de ténèbre. Nous allons passer de l’obéissance à des lois extérieures à l’obéissance aux lois intérieurs, de soumis que nous sommes, nous devenons obéissants à ce maître intérieur qui peut parfois être vécu à travers un Maître extérieur. Au lieu des lois morales esquissées sous forme de béquilles, nous allons trouver les lois qui nous structureront, qui permettront aux énergies profondes de se retourner et de monter l’Arbre. Elles se trouveront souvent en contradiction avec les lois morales, car à ce moment-là on se trouve devant une redoutable liberté.
Tout nous prouve que nous allons de ces lois morales qui représentent les secondes Tables de la Loi du peuple hébraïque, aux premières Tables pour l’observation desquelles le peuple n’était pas encore mûr. Et pour moi, Chrétienne, c’est le Christ qui est venu redonner ces premières Tables, car il a dit : « Je ne suis pas venu pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir. » En l’accomplissant il la dépasse, il passe à une autre dimension de la Loi en posant des actes de vie pour le Sabbath. On trouve dans saint Luc un petit verset qui souvent est supprimé, c’est celui qui raconte qu’un jour de Sabbath le Christ voit un paysan en train de labourer. Indignation des Apôtres qu’il calme, et s’approchant du paysan, il lui dit : « Homme, si tu sais ce que tu fais, tu es béni par mon Père. Mais si tu ne sais pas ce que tu fais, alors sois maudit et transgresseur de la Loi. » Tout est résumé là. Nous avons tous, poussés par une certitude intérieure, été contraints à agir en dehors de la morale.
Il est important de faire la distinction entre les vertus psychiques et les vertus spirituelles. Les premières ont un temps pour être pratiquées, elles sont le fruit d’une tension. Les secondes sont celles qui permettent de gravir les échelons, l’homme étant tout d’un coup projeté par des circonstances exceptionnelles, dans une action qui le dépasse. Ne nous apitoyons pas davantage sur la souffrance d’autrui, car comme l’a dit le Christ aux Apôtres qui voulaient consoler Marie-Magdeleine : « Laissez-la pleurer et gémir, l’Esprit-Saint travaille en elle. » Ne nous  substituons pas à l’Esprit-Saint. Il faut parfois aller jusqu’au bout de sa souffrance, il faut toucher le fond, car ce n’est qu’au bout de l’expérience qu’on fait son ascension.
Question : Que faites-vous dans le cas d’une personne qui veut se suicider ?
Réponse : C’est un immense sujet. Notre aide est très limitée, du moins notre aide immédiate. Je crois que par la communion intérieure, par la prière on peut beaucoup plus qu’on ne le pense. Et si alors nous n’empêchons pas le suicide, c’est que nous ne sommes pas devenus des êtres suffisamment purifiés pour aider par l’intérieur.
Si mystérieux que soit le sort de l’homme après la mort physique, nous savons, lorsque nous commençons à entrer dans cette connaissance, que rien ne finit et qu’il y a toujours la possibilité de continuer son évolution après, ce qui sera beaucoup plus difficile. La seule chose que je puisse dire, c’est que l’homme qui est mort avant d’avoir passé cette Porte, comme c’est le cas pour la plupart, parasite les vivants au niveau de la famille. La mort survenue avant l’heure de l’accomplissement, je la considère comme une espèce de fausse-couche et je crois que le problème de l’avortement et de la peine de mort est le même problème. On n’arrête pas l’évolution du germe dans l’œuf. Mais je crois aussi que tuer l’âme est une responsabilité beaucoup plus grande et on la tue avec une facilité inimaginable. La mort physique n’est pas très grave, quoiqu’importante, parce qu’on va retrouver le même véhicule d’une autre façon.
Nous allons maintenant nous occuper du passage dans le quadrilatère au niveau de ce changement total de catégories. Ce qui va caractériser ce passage, c’est le mariage. Les deux pôles de la dualité, au lieu d’être vécus dans l’opposition, vont être vécus dans la complémentarité, dans un mariage qui n’a rien à voir avec un petit compromis entre deux époux ou entre deux pôles de la dualité, mais véritablement ces deux pôles, qui ne vont rien perdre de leur intégrité profonde, vont être obligés par ce mariage à un dépassement d’eux-mêmes pour atteindre un troisième terme. Dans ce mariage de deux personnes différentes, il va y avoir mariage de chacun avec lui-même. Dans le mariage, la seule fécondité juste est celle de notre croissance.
A partir du moment où l’homme gravit l’échelle, l’Esprit-Saint l’informe. (A. de Souzenelle cite certains passages de Jung qui le confirme dans sa manière particulière de s’exprimer.) C’est le travail du Divin en nous. C’est ce Faire en nous, avec un grand F, c’est toute une alchimie intérieure.
Au sujet des chakras : Le corps est transmetteur de messages, les chakras qui s’éveillent se manifestent de façon douloureuse au niveau du corps. Il faut être vigilent sur ces informations et savoir ce qu’elles signifient, ne pas aller voir le médecin qui s’y perd. Quand Jacob a été blessé à la hanche, il s’est agit d’une blessure initiatique. Il était un enfant boiteux, nous sommes tous boiteux sans en avoir conscience.
Réponse à une question : Nous pouvons lire à deux niveaux toute l’histoire des Hébreux et cela est aussi valable pour celle du Christ : historique et mythique. En tant que Chrétienne, je crois en l’historicité du Christ, mais je n’empêche personne de ne pas y croire. J’ai choisi la tradition judéo-hébraïque parce qu’elle est la base de notre civilisation occidentale. J’aurais pu partir de n’importe laquelle, par exemple du mythe de la Genèse des Maoris de Nouvelle-Zélande qui est très belle et qui peut compléter la nôtre.
Au sujet du dogme : Dans les premiers siècles chrétiens, il n’y avait que deux dogmes qui n’étaient pas exposés dans une forme contraignante, mais libératrice, parce qu’elles proposent tout le dogme trinitaire qui est parfaitement irrationnel et, d’autre part, celui de deux natures du Christ où vous avez les deux dimensions de l’homme Ich et El, la dimension Minos et Tauros. On retrouve cela partout. Ce sont les deux dogmes purs, les autres ont été surajoutés en Occident.
Question : Quelle est la différence entre mythe et mystère ?
Réponse : Tous deux viennent de la racine MI qui rend compte du Divin. Le mythe est le récit qui nous est proposé au niveau de notre compréhension immédiate, qui va nous permettre de lire avec une nouvelle conscience l’histoire réelle qui, elle, se situe au niveau du mystère.
Le mythe est comme l’échelle qui nous permet de pénétrer le mystère. Il est le symbole du mystère. Le symbole et le mythe sont au service l’un de l’autre.
Sur l’Ancien Testament : Il a été depuis toujours écrit en hébreux, puis traduit en grec, traduction sur laquelle repose notre texte français. L’hébreu est absolument intraduisible ; sur le plan linéaire, ce sont de perpétuels jeux de mots. Mais si vous entrez dans un travail comme celui que nous faisons ici, vous pouvez rester une vie entière sur un mot comme, par exemple, celui de « Bereschit ». On ne peut l’approcher qu’en entrant dans la contemplation. Les Hébreux disent qu’il y a soixante-dix marches et quand vous trouvez quelque chose de merveilleux, vous savez que c’est encore une toute petite première marche !
Compte rendu de la réunion du 12.1.1978
Nous allons aujourd’hui pénétrer dans le quadrilatère où nous avons rencontré le premier triangle, reflet du triangle supérieur et nous allons vivre la naissance, le passage par cette Porte qui est le col de l’utérus par en haut. Il ne s’agit pas de procréation, mais de création de nous-mêmes à nous-mêmes, de croître pour monter l’Arbre. Nos béquilles sont ramassées, mais qu’allons-nous en faire ? C’est l’araignée qui nous l’apprendra par la manière dont elle tisse sa toile et par ce qu’elle fera de ce qui, pour elle, symbolise les béquilles.
L’araignée va commencer par prendre son point d’appui et poser ses points de repère dans un endroit où, en général, il y a un courant d’air qui enverra les petits insectes venir se prendre dans sa toile pour lui servir de nourriture. Ces premiers fils posés, ce sera le tour des fils transversaux qui lui permettront de se situer dans son centre. Le centre a une très grande importance. De là, elle va sécréter un fil sec qu’elle va déposer en spirale jusqu’à ce qu’elle arrive sur le bord du fil de soutien qui va lui servir de « béquille ». Il va lui servir à ce que sert un échafaudage dans la construction d’une maison, parce que c’est en s’appuyant sur ce fil qu’elle va construire celui définitif pour revenir à son centre. Et à partir de là, elle va se retourner.
Voyez le symbolisme du retournement qui est le mouvement fondamental de toute naissance. Elle va s’appuyer sur ce fil sur une patte et, avec une autre patte elle va rembobiner ce fil, tandis qu’avec une autre partie de son corps elle va sécréter le fil humide, définitif, sur lequel vont venir se prendre les insectes et qui va prendre la place du fil sec. Nous allons la voir remonter toute cette spirale pour retrouver son centre. Que va-t-elle faire de sa petite bobine devenue inutile ? Elle va l’avaler, elle va l’intégrer, car qui dit avaler, dit intégrer des énergies.
Or nos béquilles, il ne s’agit ni de les casser, ni de les jeter, mais d’intégrer le passé qu’elles représentent. Il s’agit d’intégrer toutes ces énergies, de les assimiler, ce sont elles que nous avons préparées et vécues souvent douloureusement dans ce premier étage. Elles seront la base de la nouvelle force que nous allons déployer pour être nous-mêmes cette petite araignée et construire notre toile.
Lorsque nous étions dans le premier étage,  nous nous sommes appuyés sur nos pieds. Toute notre vie nous nous appuierons sur nos pieds, puisqu’ils sont le germe essentiel qui, symboliquement, contient l’Arbre tout entier. Mais à partir de l’étage suivant, nous allons psychiquement, psychologiquement et spirituellement, prendre aussi appui sur ce nouveau germe que sont nos reins. Tout ce que nous avons vécu à l’étage inférieur, sera le nouveau germe de l’étage supérieur et constituera toute la force que nous allons trouver dans nos reins.
Dans le mythe de Job que nous allons étudier, Dieu, s’adressant à lui, dira avant de l’emmener dans l’aventure extraordinaire qu’il va lui faire connaître : « Ceins tes reins », c’est-à-dire prends bien conscience et rassemble toutes tes forces.
En hébreux, le mot rein contient les deux lettres qui forment la racine KOL, totalité. Autrement dit, le rein contient tout, comme tout germe contient la totalité du devenir. Et, dans les lettres qui suivent : Yod, HE, nous avons la totalité du devenir de l’homme, puisque ces deux lettres sont les premières de Yod-Hé-Vov-Hé, qui est la dimension divine de l’homme. Nous avons maturé l’être physique et psychique, maintenant nous avons à mettre au monde l’être divin qui naîtra par la Porte dite des Dieu.
Pourquoi avons-nous ici la Porte des Hommes ? Parce que seul celui qui est un homme peut y passer. Celui qui n’a pas passé cette Porte n’est pas un homme, même s’il a soixante-dix ou quatre-vingts ans. Il est extrêmement important à l’heure actuelle que nous devenions des adultes pour être plus forts que nos créations, sans quoi elles nous mangeront. Nous créons des monstres qui nous mangent, au lieu que ce soit nous les maîtres !
J’ouvre une parenthèse : je regardais l’autre jour le trident fourni par Yesod qui en est la base et aussi toute cette ouverture vécue au niveau urogénital de la sexualité et je me disais que le passage que nous vivons là correspond à l’expérience de la tentation du Christ par le diable, dans le désert, où l’Esprit-Saint l’a amené. Le diable va lui proposer trois grandes tentations à l’image de cette espèce d’explosion de forces qui sort de Yesod, et qui va s’exprimer à travers trois éléments fondamentaux qui peuvent être vécus sur deux plans :la jouissance, la puissance et la possession.
L’homme est appelé à jouir du Divin, d’une puissance dont notre corps rend compte et que nous pouvons tous vivre dans l’orgasme au niveau du corps. La rencontre de l’homme et du Divin se fait dans un orgasme qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer et qui est une extase extraordinaire que les grands Saints ont vécue. Donc, cette jouissance est juste, elle est une des constituantes de l’homme, à condition toutefois qu’il n’investisse pas tout là et sache que ce n’est qu’un prélude à l’unique rencontre.
La puissance : l’homme est appelé à avoir tous les pouvoirs selon la Genèse. Il doit dominer sur la Création toute entière, sur les poissons dans l’eau, sur les oiseaux dans les airs et sur les animaux de la terre. Si cette puissance sert à écraser les autres, elle est à côté de ce à quoi elle est appelée.
La possession : « Bienheureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux ». La terre n’est que le prélude à la possession du Royaume tout entier.
Ce sont les trois éléments fondamentaux constitutifs de l’homme. Son drame, c’est quand il les investit de travers.
Nous reviendront sur cette notion de tentation, parce que celui qui va entrer dans ce quadrilatère, va entrer dans le désert. C’est le même cas que celui du passage de la mer Rouge, après que les Hébreux aient été esclaves des Égyptiens. Nous sommes tous esclaves en ce monde aussi longtemps que, par une prise de conscience, nous n’en soyons sortis pour entrer dans le monde de la libération.
Avant de passer cette Porte, nous étions déjà dans le désert, mais nous ne le savions pas. Alors que celui qui passe cette Porte sait qu’il est dans un désert, c’est-à-dire dans la stérilité. Ce n’est qu’alors que nous pouvons devenir fertiles.
Une question est posée sur le symbolisme du pied blessé, à laquelle répond A. de Souzenelle et qui a été traitée au début de ces entretiens.
M. Cacacé précise : Le pied qui est touché est le support. Si le pied d’un tabouret a été touché, le tabouret ne peut plus tenir debout. Tout a un support ; si celui-ci est endommagé, le reste s’effondre.
A. de Souzenelle : Le temps du désert est très important. Nous le verrons quand l’humanité va passer par la Porte supérieure. Saint Jean dit dans l’Apocalypse : « Quelle est celle qui sort du désert, parée de riches vêtements ? » Symboliquement, c’est toute l’humanité qui sort du désert et qui va se revêtir de vêtements de plus en plus somptueux pour atteindre à l’étage supérieur. Mais nous, nous sommes encore à la traversée du désert, à notre non-fécondité, à l’instar des femmes stériles de la Bible.
Qu’est-ce que nous allons faire au désert ? Nous n’allons pas tellement « faire », qu’ « être faits ». C’est par le non-faire extérieur que nous allons assumer ce faire. Le mot faire est très important chez les Hébreux. Il y a dans la Bible, dans la Genèse une phrase très intéressante qui est mal traduite ou pas traduite du tout : « Voici les enfantements des cieux et de la terre, lorsque Dieu les créa pour les faire. » Que signifie « créer pour faire ? » Il ne faut pas confondre faire et parfaire. Parfaire, la perfection, chez les Hébreux, c’est la mort, car on ne peut pas aller plus loin. C’est la brisure nécessaire pour que ce parfait engendre un nouveau germe et renaisse plus loin. Ce « faire » est comme l’argile dans la main du potier ou encore comme le lait qui se caille dans la main du fermier qui va faire son fromage. Nous avons à être retournés dans tous les sens et pris dans une pâte qui se soulèvera.
Notre vocation est bien plus d’être faits que de faire et c’est notre drame d’être continuellement tentés de « faire » à l’extérieur.
M. Cacacé : confirme la signification de « parfaire » qui est le propre de Dieu-le-Potier, nous-mêmes étant l’argile.
A. de Souzenelle : C’est le travail de l’Esprit-Saint en nous. Notre danger c’est de vouloir prendre sa place par un altruisme social, par un sentiment de pitié qui empêche son travail en nous. C’est dur à dire et dur à faire. Voir un enfant qui souffre ! Et pourtant il faut qu’il aille au bout de son expérience.
Nous allons dégager les grandes lignes de ce qu’est le « Faire ». La Création dont l’homme fait partie et qu’il récapitule tout entier, puisqu’il est lui-même un cosmos, est d’ordre de séparation. Notre loi fondamentale dans cette incarnation, c’est de vivre la dualité, nous avons à prendre les deux pôles de la dualité non pour créer un troisième terme, mais dans un dépassement des deux, afin de construire nos douze vertèbres qui correspondent sur un plan cosmique aux douze mois de l’année, aux douze signes du zodiaque, à ce dodécaèdre qui est fondamentalement le nombre de l’incarnation, trois fois quatre « qui ne peuvent se séparer, dit le Saint, béni soit-Il, car l’un a constamment besoin de l’autre ! »
Si nous voulons vivre ce mariage et construire nos douze vertèbres, nous allons avoir à vivre des montées et des descentes dans la profondeur des ténèbres. Si nous voulons entrer par la Porte des Dieux et vivre cette extase dont je vous parlais tout à l’heure, il faudra que nous descendions dans les profondeurs de nos ténèbres.
Cette montée vers la lumière est magnifiquement traduite dans la vie du Christ par la montée au Thabor. Le mot Thabor en hébreu signifie ombilic, c’est l’ombilic cosmique. On est si bien dans cette expérience lumière que l’Apôtre Pierre dira au Christ : « Rabbi, il fait bon demeurer ici, dressons trois tentes… » Et le Christ va non seulement l’en empêcher, mais va l’obliger à descendre de la montagne, liant immédiatement cette expérience à celle des ténèbres qui va suivre. Car, interdisant aux trois Apôtres d’en parler, il dit : « Vous ne parlerez pas de ces choses que lorsque le Fils de l’Homme sera descendu aux Enfers et ressuscité. »
Si nous restons uniquement dans l’expérience lumière sans connaître celle des ténèbres, nous sommes dans une impasse ; et si nous restons uniquement dans l’expérience ténèbre sans celle de la lumière, nous allons aussi être bloqués. Dans l’Une par le haut et dans l’autre par le bas. Cette expérience, nous avons à la vivre comme l’ont vécue tous les grands personnages de la Bible : Noé, Job, Tobie.
L’homme doit assumer cette descente dans les profondeurs jusqu’à ce qu’il en touche le fond. Et là il rencontre le trident qui lui permettra de retourner et de le retrouver par en haut.
Dans toutes les traditions, cette descente dans les profondeurs est illustrée par le mythe du forgeron. Nous sommes nous-mêmes constitués comme une forge. Le métal vil que nous sommes encore va être éprouvé par le feu et ensuite tous les organes vont à avoir à jouer leur rôle. Ce n’est qu’en passant dans cette forge que nous construirons les forces nécessaires, les structures qui, seules, nous permettrons de passer par la Porte.
M. Cacacé : Ne croyez pas que ce que Madame de Souzenelle vient de dire soit à « apprendre » et que cela se situe très loin de nous dans l’espace et dans le temps depuis des milliers d’années. C’est vous qui allez faire l’expérience de la lumière et de la ténèbre, il faut vous y préparer, car peut-être ne le saurez-vous même pas. Ce ne sont pas des expériences simultanées, elles se suivent chronologiquement. Nous ne pouvons pas faire deux choses contraires en même temps. Il faut vous préparer, heureux ceux à qui des preuves sont envoyées. Nous sommes dans un monde qui est le reflet, le miroir de ce qui se passe dans l’univers et qui rend compte à chaque génération de ce que tout est lié dans l’univers. Il n’y a pas de possibilité que les quatre points cardinaux ne soient pas liés à l’homme, aux couleurs et à tout le reste sans exception. L’Univers est un, tout est lié et c’est pourquoi nous sommes liés à Dieu.
A. de Souzenelle : C’est uniquement parce que nous n’en avons pas encore conscience que nous vivons des états de séparation. Lorsqu’il a remonté l’Arbre, l’individu acquiert la conscience cosmique et est un avec les autres. Il a la communion totale.
M. Cacacé : Les différentes traditions sont aussi toutes liées. Chacune s’est exprimée à sa manière et lorsqu’elles se sont rencontrées, elles ont constaté cette similitude. Comme il en est de même pour les astres, les choses sont telles, que le soleil naît au moment d’une nouvelle mort et que la mort et la renaissance se passent au même moment. C’est difficile à comprendre, mais ce n’est pas difficile à appréhender par la pensée.
Question : Comment peut-on être conscient d’avoir franchi une Porte ?
A. de Souzenelle : Celui qui a passé cette Porte a trouvé sa place. C’est comme l’enfant dans le ventre de sa mère, s’il ne trouve sa juste place dans l’utérus il ne sera qu’un avorton et cause de fausse-couche. Lorsque nous trouvons notre vraie place dans ce monde, nous commençons à entrer en gestation. Mais nous ne la trouvons que lorsque nous avons cessé de la chercher selon notre petite volonté et nos petits critères de sécurisation.
M. Cacacé : Vous demandez la preuve par neuf, le critère, l’étalon par lequel on peut mesurer qu’on est ici ou là. Les personnes qui ont même dépassé ce stade n’en parlent jamais de la même façon. Ce que je peux vous dire, c’est, préparez-vous, travaillez, faites un effort pendant assez longtemps et ne vous occupez pas du reste ! Vous y arriverez sans le savoir.
On a l’habitude de dire qu’un niveau ou qu’un plan est plus haut que l’autre. Ce n’est pas cela, il y a la perpendiculaire. Le plan de la matière qui contient beaucoup plus que la matière, même une partie du mental, est horizontal. Et lorsqu’on arrive au centre on a progressé. Le labyrinthe illustre bien ces choses-là, mais il n’est pas uniquement fait pour qu’on en sorte.
A. de Souzenelle : Bien sûr, il y a le labyrinthe sacré, celui du mandala. La nef dans les églises correspond à cet étage-là, c’est là où le peuple « se fait » dans l’église.
M. Cacacé : Que veut dire « nef » ? Regardez bien une cathédrale, gotique de préférence, c’est un bateau, l’Arche est renversée. Il faut qu’elle soit renversée, il faut qu’elle soit dans les ténèbres, l’incubation se fait toujours dans le noir.
Source : http://www.revue3emillenaire.com
par Annik de Souzenelle Revue Panharmonie. No 169. Novembre 1977, Le titre est de 3e Millénaire

voir autre article : http://la-source-des-sagesses.blogspot.fr/2015/08/larbre-de-vie-1.html

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les coups de coeur

Maître

de Sagesse

Auteur Un-connu

Si tu te contentes de boire l'eau de mon puits, demain tu mourras de soif, soit parce que j'ai fermé la porte, soit parce que je suis en voyage.

Si tu veux étancher ta soif, creuse ton terrain et tu trouveras la source car elle est en toi.

Creuse ton puits, ainsi tu auras toujours de l’eau partout où tu iras.

Le puits est en toi,

la source est en toi.

Cherche et tu trouveras le trésor qui t’enrichira.

N’oublie jamais que celui qui compte sur la richesse d’autrui est semblable à celui qui fait un beau rêve dans lequel il reçoit beaucoup d’argent, et qui constate au réveil que sa poche est vide. Le bien des autres est pour nous comme la fortune d’un rêve.

Cherche en toi et tu trouveras.


CRÉER DE LA LUMIÈRE À PARTIR DE RIEN

A sa manière, Raymond Devos avait eu l’intuition de la nature ambiguë du vide, en expliquant dans un sketch que « rien … ce n’est pas rien. La preuve c’est qu’on peut le soustraire. Exemple : Rien moins rien = moins que rien ! Si l’on peut trouver moins que rien c’est que rien vaut déjà quelque chose ! On peut acheter quelque chose avec rien ! En le multipliant. Une fois rien … c’est rien. Deux fois rien… c’est pas beaucoup ! Mais trois fois...


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Le champs de Cohérence akashique Les mystiques et les sages nous informent depuis longtemps qu’il existe un champ cosmique reliant tout à tout au plus profond de la réalité, un champ qui conserve et transmet l’information, connu sous le nom de «champ akashique». De récentes découvertes en physique quantique indiquent: celui-ci est réel et il a son équivalent dans le champ du point zéro qui sous-tend l’espace comme


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