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lundi 23 mai 2016

COMMENT ARRÊTER DE PENSER ET ATTEINDRE LA NON-PENSÉE

PAR CHARYA SHREE SHANKAR

Il y a tellement de questions souvent posées concernant la vie spirituelle. Les plus populaires sont « Comment arrêter de penser ? », « Comment atteindre l’état de Non- Pensée ? ».

Laissez-moi vous dire une chose : la pensée ne peut pas être arrêtée.
Quand je dis cela, n’imaginez pas qu’elle ne s’arrête pas, mais tout ce que je veux dire c’est qu’elle ne peut pas être arrêtée et si elle s’arrête alors elle s’arrête de son propre accord. Ceci doit d’abord être compris car sinon vous devenez fous en chassant vos pensées, en courant derrière vos pensées.
L’état de Non-Pensée ne peut pas être atteint en arrêtant de penser ; mais quand la pensée n’est plus, la Non-Pensée EST.
Chaque effort que vous ferez pour arrêter créera une résistance, un conflit avec vous-même et vous serez en dilemme constant à l’intérieur. Donc soyez sûr que cela ne vous aidera pas. Certains pourront forcer pendant quelques instants, quelques secondes, mais ce n’est pas du tout la réelle Non-Pensée car ces instants ne sont que la conséquence des efforts pour calmer le mental.
On peut appeler ça le « calme » mais pas le « silence » qui se produit naturellement.
Personne ne peut forcer le silence, c’est impossible, c’est un phénomène naturel. Mais quand vous forcez le calme ce n’est pas le silence du tout. Dans ces états forcés, en profondeur au niveau inconscient, le mental réprimé continue de fonctionner – donc vraiment il n’y a pas de moyen d’arrêter le mental mais cela ne signifie pas que le mental ne peut pas s’arrêter du tout. Il s’arrête mais le fait de lui-même.
Alors que faire ? Quelle est la technique ?
La réponse est simple : juste observer, n’essayez pas d’arrêter, il n’est besoin de faire aucune action contre le mental. Et d’ailleurs qui le ferait ? le mental se battant contre le mental lui même. C’est une guerre civile avec votre propre mental. Ce serait simplement absurde. Cela peut vous rendre fou.
N‘ESSAYEZ JAMAIS D’ARRÊTER LE MENTAL OU DE PENSER À QUELQUE CHOSE, JUSTE OBSERVEZ-LE, LAISSEZ LE COMPLÈTEMENT ALLER EN TOUTE LIBERTÉ. LAISSEZ-LE ALLER COMME IL VEUT, LAISSEZ-LE AVOIR SA PROPRE LIBERTÉ, LAISSEZ-LE ALLER AUSSI VITE QU’IL VEUT.
Simplement, ne le contrôlez pas d’aucune façon, ne le jugez même pas. Simplement, laissez-le être.
Tout ce que vous avez à faire, c’est juste d’observer. Soyez simplement un témoin. C’est très beau. C’est comme aller au cinéma et regarder un film où l’on observe juste l’image sur l’écran. De la même façon observez juste vos pensées.
Le mental est quelque chose qui n’est pas compris par la science même aujourd’hui.
C’est tellement compliqué et démesurément puissant à la fois. Simplement observez-le, juste observez ce qui se produit, ne jugez pas et ne le voyez pas comme un ennemi. Juste regardez, c’est tout, sans absolument aucun préjugé. Si vous jugez lorsque vous regardez vous avez déjà tiré une conclusion.
J’insiste sur le fait que vous ne le voyiez pas comme un ennemi car une fois que vous voyez quelque chose comme un ennemi, vous ne pouvez pas voir profondément à l’intérieur, vous pouvez voir profondément à l’intérieur de quelque chose seulement lorsque vous regardez cela avec un grand respect, un amour profond.
Le mental n’est pas mauvais, ni votre pensée, c’est juste comme des nuages qui se déplacent dans le ciel. Laissez les pensées aussi passer dans votre ciel intérieur.
Soyez simplement un amoureux et non un combattant.
Observez simplement les subtiles nuances de votre mental. Les soudains virages, les beaux virages, les soudains sauts, l’imagination, la mémoire, les millions de projections qu’il crée. Observez sans vous impliquer, juste en observant.
Plus profond devient votre sens de l’observation, plus profond devient votre niveau de conscience, et des espaces commencent à émerger et des intervalles commencent à émerger entre les pensées. Une pensée vient et une autre n’est pas venue : il y a un espace. Un nuage est passé, un autre vient : il y a un espace.
Dans ces espaces pour la première fois vous aurez des aperçus de la Non-Pensée.
Vous aurez le goût de la Non- Pensée. Vous pouvez appeler ce goût Satori, Zen, Yoga ou quelque autre nom que vous vouliez lui donner. Dans ces petits intervalles, soudainement le ciel est clair et le soleil brille. Soudainement le monde est plein de mystères car toutes les barrières sont tombées. L’écran devant vos yeux n’est plus là.
Maintenant vous allez le voir clairement, toute l’existence va devenir transparente. Ceux-ci sont de petits moments mais ils vont vous donner un aperçu de ce qu’est le Samadhi, de petits paquets de silence qui viendront et disparaîtront mais au moins vous saurez que vous êtes sur la bonne voie. Vous allez commencer à observer encore, quand une pensée passe vous l’observez, quand un intervalle passe vous l’observez.
Maintenant vous ne choisirez plus les nuages et le soleil comme je vous l’ai expliqué mais vous verrez juste la beauté des nuages aussi bien que la beauté du soleil. Maintenant à ce stade ne négociez pas seulement pour des intervalles.
C’est de la folie car quand vous devenez attaché à vouloir uniquement les intervalles, alors vous avez décidé encore contre la pensée, alors maintenant ces intervalles disparaîtront. Ils se produiront simplement mais ne peuvent pas être fabriqués ou achetés, vous ne pouvez pas les forcer. Ils se produiront spontanément, continuez juste à observer, laissez les pensées aller et venir chaque fois qu’elles le souhaitent, laissez juste cela se produire et juste observez-le. Laissez les pensées bouger en totale liberté.
Et ensuite de plus grands intervalles viendront.
Vous serez bénis avec de petits Satoris. Quelques fois des minutes passeront et aucune pensée ne sera là. Il n’y aura pas de trafic, un état de total silence, imperturbable.
Quand de plus grands espaces viendront, vous n’aurez pas seulement la clarté de voir à l’intérieur du monde, avec de plus grands espaces une nouvelle clarté émergera, vous serez capable de voir dans le monde intérieur.
Avec les premiers espaces vous verrez à l’intérieur du monde. Vous serez soudainement dans la présence de Dieu, qui vous touchera bien que vous ne puissiez pas le saisir : à votre portée et pourtant au-delà.
Avec de plus grands espaces, la même chose se produira à l’intérieur.Dieu ne sera pas seulement à l’extérieur, vous serez soudainement surpris, Il est à l’intérieur aussi. Il n’est pas seulement dans le vu ; Il est aussi dans le voir – en dedans et en dehors mais ne vous attachez pas à cela non plus.
L’attachement est la nourriture qui permet au mental de continuer.
L’observation non attachée est la façon de l’arrêter sans aucun effort pour l’arrêter.
Et quand vous commencez à profiter de ces instants de félicité, votre capacité à les retenir pour de plus longues périodes se développent. Finalement, inexorablement, un jour, vous devenez un maître. Alors lorsque vous voulez penser vous pensez; si la pensée est nécessaire vous l’utilisez; si la pensée n’est pas nécessaire vous la laissez reposer. Non pas que le mental ne soit plus là : le mental est là mais vous pouvez l’utiliser ou ne pas l’utiliser. Maintenant c’est votre décision. Juste comme vos mains, vous pouvez les utiliser quand vous le souhaitez et quand vous ne le souhaitez pas vous pouvez les laisser se reposer aussi. Alors que j’écris cet article j’utilise mon mental également.
Pendant mes satsangs ou mes retraites, quand quelqu’un me pose une question j’utilise mon mental aussi mais après cela quand ce n’est pas nécessaire, il se repose. S’assoir à un endroit en silence n’arrête pas le mental. Il continue encore et encore jour et nuit. Vous devez remarquer une chose ici : le mental pense jour et nuit en continu, pendant plusieurs décennies et emmagasine tellement de données.
C’est vraiment mystérieux qu’autant de choses puissent être emmagasinées dans un aussi petit mental. Toute une bibliothèque est à l’intérieur, il est capable de tellement de choses, tellement illimité.
Les scientifiques ne pourront jamais créer un ordinateur qui soit similaire au mental car le mental est fait de telle façon qu’il peut se rappeler tout, emmagasine tellement de choses et ne fait pas de bruit. Avez vous observé cela ? C’est le seul disque dur qui ne fait pas de bruit du tout.
Personne ne sait quelle est la capacité du mental. Quand vous mourez, tout dans votre corps est prêt à mourir mais pas le mental.
C’est pourquoi en Orient nous disons que le mental quitte le corps et entre dans un autre utérus, car il n’est pas encore prêt à mourir.
La renaissance est celle du mental.
Une fois que vous avez atteint l’état de Samadhi, la Non-Pensée, alors il n’y aura pas de renaissance, alors vous mourrez simplement et avec votre mort, tout sera dissout, c’est à dire votre corps, votre mental : seule votre âme observante restera. C’est au delà du temps et de l’espace. Alors vous devenez un avec l’existence, alors vous n’en êtes plus séparé. La séparation vient du mental. Mais il n’y a pas de moyen de l’arrêter de force. Juste observer est suffisant.
Certaines personnes font tout pour arrêter le mental. Ils sont trop pressés. Souvent j’entend des gens, particulièrement ceux qui vont dans les pays comme le Pérou où les drogues sont largement utilisées pour des pratiques spirituelles. Ils peuvent appeler ça un rituel pour accéder à un plus haut niveau de conscience ou quoique ce soit mais le but est le même : arrêter le mental.
Vous pouvez forcer le mental à s’arrêter en utilisant de telles drogues ou psychotropes, mais là encore vous êtes violents dans la façon de faire qui est destructive et de cette façon vous essayez de devenir maître de vous même, maître de votre mental, mais les drogues sont devenues votre maître maintenant et pas vous. Vous ne deviendrez pas un maître mais les drogues le deviendront car elles sont la source de l’interruption de votre mental.
Vous avez simplement changé le patron et avez changé pour le pire en choisissant les drogues. L’importance de la méditation entre en jeu à ce stade. La méditation est la façon de comprendre le mental sans aller contre le mental, mais bien sûr vous devez être très patient car le mental est passé à travers toutes les expériences des animaux, oiseaux, plantes, pierres. Vous avez traversé tellement d’expériences d’humanité.
Vous portez la complète expérience de l’existence.
En fait, je veux vous parler d’un phénomène mystérieux. Dans notre vie nous pouvons rencontrer beaucoup de gens mais nous pouvons d’une certaine façon comparer tellement d’individus ayant chacun un mental propre, qui sont semblables à d’autres comme personne A, personne B, personne C … personne Z, ou personne A et personne X ont dû avoir la même façon de penser, les même pensées et le même être que j’appelle « inconscient collectif » car de cette façon nous pouvons dire que nous appartenons l’un à l’autre.
Les corps sont séparés mais les « mental » ne le sont pas.
Nos « mental » se superposent et nos âmes sont une.
Les corps séparés, les « mental » superposés, les âmes sont une.
Je n’ai pas une âme différente et vous n’avez pas une âme différente. Tout au centre de l’existence nous nous rencontrons et nous sommes un. C’est de cela qu’il s’agit quand on parle de Dieu, le point de rencontre de tous. Entre Dieu et le monde – ici le monde concerne les corps – se trouve le mental. Le mental est le pont, un pont entre le corps et l’âme, entre le monde et Dieu.
Juste observez, soyez en alerte et abandonnez cette idée d’arrêter le mental, car sinon cela arrêtera la transformation naturelle du mental. Laissez les pensées passer à travers votre mental, ne vous y attachez pas, juste observez et amusez-vous en.
La Non-Pensée n’est pas contre le mental; la Non-Pensée est au-delà du mental, ce qui signifie que vous n’êtes plus dans le mental. La Non-Pensée ne vient pas en tuant ou détruisant le mental : la Non-Pensée vient quand vous avez compris le mental si totalement que penser n’est plus nécessaire : votre compréhension à remplacé cela. Au fur et à mesure que vous observez le mental de plus en plus, il vous amènera automatiquement vers l’état de Non- Pensée.
Love and Bliss to you
Source: http://fr.acharyashreeshankar.org/
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vendredi 6 mai 2016

L'important pour l'homme n'est pas Qui il est, mais Qui il sera



La phrase du titre est de Sri Aurobindo
Par SATPREM

Plus le chercheur progressera vers le haut, plus son accès aux zones d’en bas s’élargira – le Passé qu’il touche est exactement proportionnel à l’Avenir qu’il découvre – et plus son pouvoir de transformation collective grandira aussi.

Jusqu’à présent, le pouvoir tiré en bas était un pouvoir mental, ou surmental au mieux, qui ne touchait que des demi-profondeurs, mais maintenant qu’un pouvoir supramental ou spirituel est descendu dans la conscience terrestre à travers la réalisation de Sri Aurobindo et de la Mère, on peut penser que ce Futur suprême va toucher le Fond suprême et précipiter le nettoyage, c’est-à-dire, en fin de compte, l’évolution de l’humanité tout entière.
Le yoga est un processus d’évolution concentrée, et la progression est géométrique : Le premier mouvement de la Force évolutive dans la Matière s’étend obscurément sur des âges; le mouvement de la Vie progresse lentement, mais déjà à un rythme plus rapide, il se concentre en millénaires; le Mental peut comprimer encore davantage la lenteur nonchalante du temps et faire de grandes enjambées en quelques siècles; mais quand l’Esprit conscient intervient, une rapidité évolutive suprêmement concentrée devient possible.
Nous en sommes Là.
Les soubresauts du monde actuel sont sans doute le signe que la Pression descendante s’accélère et que nous approchons d’une vraie solution.
Il se peut qu’une fois commencée l’entreprise (supramentale) n’avance pas rapidement, il se peut qu’elle prenne de longs siècles d’effort avant d’arriver à naître avec quelque permanence.
Mais ce n’est pas tout à fait inévitable; les changements de ce genre dans la Nature semblent avoir pour principe une longue et obscure préparation, suivie d’un rassemblement rapide et d’une précipitation des éléments dans une nouvelle naissance – une conversion brusque, une transformation qui fait figure de miracle par sa lumineuse instantanéité.
Une fois le premier changement décisif effectué, il est certain aussi que l’humanité tout entière ne sera pas capable de s’élever à ce niveau. Il ne peut manquer de se produire une division entre ceux qui sont capables de vivre dans la lumière qui descend au niveau mental. Et en dessous aussi, il se pourrait qu’il reste une grande masse influencée d’en haut mais pas encore prête pour la lumière.
Mais ce serait déjà une transformation, un commencement qui dépasserait de beaucoup tout ce que l’on a réalisé jusqu’à présent. Cette hiérarchie n’entraînerait pas, comme dans notre existence vitale actuelle, une domination égoïste du moins développé par le plus développé; les aînés de la race, au contraire, guideraient leurs frères plus jeunes et travailleraient sans cesse à les élever à des niveaux spirituels plus hauts et vers des horizons plus vastes.
Et pour les guides aussi, l’ascension aux premiers niveaux spirituels ne serait pas la fin de la marche divine, ce ne serait pas un sommet qui ne laisse plus rien à accomplir sur la terre. Il y a d’autres niveaux au sein du monde supramental, encore plus élevés, ainsi que le savaient les anciens poètes védiques qui parlaient de la vie spirituelle comme d’une ascension constante :
Ô TOI AUX CENT POUVOIRS, LES PRÊTRES DU MOT
T’ESCALADENT, COMME UNE ÉCHELLE. TANDIS QU’ON MONTE DE CIME EN CIME, APPARAÎT TOUT CE QUI RESTE À FAIRE.
Au fond, nous avons passé tous ces siècles à préparer la Base. Une base de sécurité et de bien-être par notre science, une base de charité par nos religions et nos morales, une base de beauté et d’harmonie par nos arts,une base mentale de scrupuleuse exactitude – mais c’est une base pour autre chose.
Absorbés dans notre effort pour bien faire, nous ne voyons qu’un angle du grand Œuvre – un angle d’immortalité terrestre comme les rishis, un angle de Permanence éternelle comme le Bouddha, un angle de charité, un angle de bien-être, toutes sortes d’angles, mais nous n’allons pas toujours jouer aux cubes comme les enfants! rien de tout cela n’est une fin, c’est une condition négative du jeu; rien n’est commencé encore! qu’est-ce qui est commencé?… peut-être attend-on seulement que nous prenions conscience du jeu pour qu’il commence.
Nous avons épuisé toutes sortes d’aventures depuis Jules Verne et elles se sont lentement fermées devant nous; quelle guerre, quelle révolution vaut encore qu’on s’y saigne? nos Everest sont déflorés et les hautes mers bien gardées – tout est prévu, réglé, même la stratosphère.
Peut-être pour nous conduire vers la seule ouverture en ce monde qui nous suffoque de plus en plus? Nous nous sommes cru myopes, une petite taupe sur cet astre, et nous avons rectifié le grand Œil du dedans, et nos ailes à courir les mondes, par un acier qui nous écrase et nous écrase.
Peut-être pour nous forcer à croire en nous-mêmes autant qu’en nos machines et que nous pouvons mieux qu’elles. “ils tournent et tournent en rond, meurtris et trébuchants, comme des aveugles conduits par un aveugle”, disait déjà l’Upanishad.
Le temps n’est-il pas venu de jeter un coup d’œil par-dessus nos constructions, et de commencer le jeu? au lieu de remuer des pelles, des pioches, des évangiles et des neutrons, défricher la conscience et jeter cette graine-là sur l’aire du temps, et que la vie commence.
Ô race née de la terre, que le Destin emporte et que la
Force contraint
Ô petits aventuriers dans un monde infini
Prisonniers d’une humanité de nains
Tournerez-vous sans fin dans la ronde du mental
Autour d’un petit moi et de médiocres riens?
Vous n’étiez point nés pour une petitesse irrévocable
Ni bâtis pour de vains recommencements…
Des pouvoirs tout-puissants sont enfermés dans les cellules
de la Nature
Une destinée plus grande vous attend…
La vie que vous menez cache la lumière que vous êtes!
Et si l’on jette un coup d’œil par-dessus le mur, tout est là, déjà, attendant seulement que nous le voulions :
Je les ai vus passer le crépuscule d’un âge
Les enfants aux yeux de soleil d’une aube merveilleuse…
Puissants briseurs des barrières du monde…
Architectes de l’immortalité…
Corps resplendissants de la lumière de l’esprit
Porteurs du mot magique, du feu mystique
Porteurs de la coupe dionysiaque de la joie…

L’âge de fer est fini

Les conditions de l’âge de Vérité peuvent sembler sévères – cette descente périlleuse dans l’Inconscient, la bataille contre l’Ombre, la Mort qui menace; mais n’avons-nous pas risqué nos vies à des entreprises plus futiles?
La grandeur de l’homme n’est pas dans ce qu’il est, mais dans ce qu’il rend possible, dit Sri Aurobindo.
Il faut que la Victoire soit remportée une fois, dans un corps.
Quand un seul homme aura remporté cette Victoire-là, ce sera une victoire pour tous les hommes et dans tous les mondes.
Car cette petite terre, en apparence si insignifiante, est le terrain symbolique d’une bataille qui se joue à travers toutes les hiérarchies cosmiques, de même que l’être humain conscient est le terrain symbolique d’une bataille qui se dispute dans tous les hommes – si nous vainquons ici, nous vainquons partout; c’est nous qui délivrons les morts, c’est nous qui délivrons la vie.
Nous sommes chacun, par notre prise de conscience, les bâtisseurs du ciel et les rédempteurs de la terre. C’est pourquoi cette vie sur la terre assume une importance exceptionnelle parmi tous nos autres modes de vie, pour cela aussi que les gardiens du Mensonge s’obstinent à nous prêcher l’au-delà : Il faut se dépêcher de faire son travail ici, dit la Mère, car c’est ici qu’on peut le faire vraiment.
N’espérez rien de la mort, la vie est votre salut.
C’est en elle qu’il faut se transformer; c’est sur terre qu’on progresse, c’est sur terre qu’on réalise. C’est dans le corps qu’on remporte la Victoire. Alors la loi de l’évolution ne sera plus celle des contraires qui nous talonnent pour nous arracher à notre enfance humaine, mais une loi de lumière et de progrès sans fin – une évolution nouvelle dans la joie de la Vérité.
SRI AUROBINDO ou l’aventure de la conscience Satprem p. 373-377
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mercredi 20 avril 2016

Reconnaitre le Divin dans la Matière



Par SATPREM

La réalisation des rishis védiques est devenue une réalisation collective; le Supramental est entré dans la conscience terrestre, descendu jusque dans le subconscient physique, à la frontière de la Matière; il ne reste qu’un pont à franchir pour que la jonction soit faite.

Un monde nouveau est né, dit la Mère.
À l’heure qu’il est, nous sommes en plein dans une période de transition où les deux s’enchevêtrent : l’ancien persiste, encore tout-puissant, continuant à dominer la conscience ordinaire, et le nouveau se faufile, encore très modeste, inaperçu au point qu’extérieurement il ne change pas grand-chose, pour le moment… Et pourtant il travaille, il croît, jusqu’au jour où il sera assez fort pour s’imposer visiblement. Toutes les difficultés ne sont pas d’ordre subconscient.
Il en est une, très consciente, qui s’oppose comme une porte de bronze au monde nouveau, et ce n’est pas notre matérialisme comme on se plaît à le dire : les savants, s’ils sont sincères, seront peut-être les premiers à déboucher dans la Vérité – mais l’énorme carapace spirituelle sous laquelle nous avons enseveli l’Esprit.
Le vrai truc du diable n’est point d’attraper le mensonge ou la haine et de les semer à travers le monde, comme Attila et les nazis – il est bien trop malin pour cela – , mais d’attraper un bout de vraie vérité et de lui donner une petite torsion.
Rien n’est plus dur qu’une vérité pervertie; le mensonge hérité de toute la puissance du vrai qu’il enferme.
On nous a dit et répété que le salut est au ciel – et c’est vrai, il n’y a pas de salut pour l’homme tant qu’il a le nez dans la matière, son salut est dans le ciel supraconscient, et il fallait, probablement, nous prêcher d’abord le ciel pour nous tirer de notre première gangue évolutive, animale et économique – mais ce n’est qu’une première étape de l’évolution, dont nous avons fait un but définitif, dur comme de la pierre.
Et maintenant ce but se retourne contre nous.
Nous avons nié la divinité dans la Matière pour l’enfermer dans nos lieux saints, et la Matière se venge – nous l’avons dite brute, et brute elle est.
Tant que nous accepterons ce Déséquilibre, il n’y aura pas d’espoir pour la terre; nous oscillerons d’un pôle à l’autre, pareillement faux, de la jouissance matérielle à l’austérité spirituelle, sans jamais trouver la plénitude.
Les anciennes cultures de l’Europe ont fini dans un doute disruptif et un scepticisme impuissant; les piétés d’Asie, dans la stagnation et le déclin. Nous avons besoin de la vigueur de la Matière, besoin aussi des eaux fraîches de l’Esprit, mais nos matérialismes sont abrutissants et nos croyances, seulement l’envers de nos incroyances : L’athée est Dieu qui joue à cache-cache avec Lui-même; mais le croyant est-il bien différent? peut-être, car il a vu l’ombre de Dieu et il s’est cramponné à elle.
Si nous voulons guérir ce Déséquilibre, et tout ce qui est en déséquilibre périt, dans nos corps, nos sociétés ou nos cycles cosmiques, il faut voir clair.
Nous avons perdu le Mot de passe, c’est le bilan de notre ère; nous avons remplacé le vrai pouvoir par des trucs, la vraie sagesse par des dogmes. C’est le règne des gnomes, sur tous les plans. Et ce sera de plus en plus le règne des gnomes si nous n’en finissons pas de ces demi-vérités mortifiantes, d’en haut ou d’en bas, pour plonger à la vraie source, Dedans, et retrouver le secret pratique de l’Esprit dans la Matière.
“Immortel dans les mortels… il est le dieu établi dedans, il est l’énergie qui élabore nos pouvoirs divins” (Rig-Véda IV.2.1).
Connaissant ce Secret, ni les rishis ni les sages des anciens Mystères n’avaient fait la formidable division qui nous mine - “notre Père le ciel, notre Mère la terre” – ils n’avaient pas tranché la difficulté en renvoyant dans l’au-delà notre plénitude : “Conquérons ici-même, livrons cette bataille aux cent têtes.”
Arrivés au sommet de la conscience, ils ne s’évanouissaient pas dans une pâle extase: “ Je suis un fils de la terre, le sol est ma mère” (Atharva-Véda XII.1.12); aux confins de l’Infini, ils ne trouvaient point petites les petitesses d’en bas : “Ô Divinité, garde pour nous l’Infini et prodigue-nous le fini” (Rig-Véda IV.2.11), “Ô Terre, puissé-je dire ta beauté, celle de tes villages et de tes forêts, de tes assemblées de guerre et de tes batailles” (Atharva-Véda XII.1.56).
Ils luttaient, ils étaient invincibles, car ils savaient que Dieu est en nous : “Ô Fils du corps… Toi, plein de joie et de lumière, victorieux, que rien ne peut blesser” (Rig-Véda III.4.2, 9.1).
Une vérité conquérante, d’hommes debout, pour qui la mort est un mensonge et une défaite. Une vérité de la joie divine sur la terre.
Sans doute leur vérité était-elle prématurée pour les hordes d’Europe, qui avaient besoin d’entendre parler du ciel avant la terre, mais le temps est peut-être venu, enfin, de dévoiler les Mystères, qu’ils soient védiques, orphiques, alchimiques ou cathares, et de retrouver la vérité complète des deux pôles dans une troisième position, qui n’est pas celle des matérialistes ni des spiritualistes :
La clef de l’énigme n’est pas l’ascension de l’homme au ciel, mais son ascension ici-bas dans l’Esprit et la descente de l’Esprit dans son humanité ordinaire, une transformation de la nature terrestre; c’est cela que l’humanité attend, une naissance nouvelle qui couronnera sa longue marche obscure et douloureuse, et non quelque salut post mortem.
C’est un message d’espoir que Sri Aurobindo nous apporte.
Notre bilan des gnomes, finalement, est seulement le signe d’une émergence nouvelle; toujours nos ombres et nos déclins sont la gestation d’une lumière plus grande qui avait besoin de descendre pour briser des limites; et il n’y a que deux façons de briser des limites, par excès de lumière ou excès d’ombre, mais l’une précipite notre nuit dans la lumière et la dissout, l’autre précipite la lumière dans notre nuit et la transmue.
L’une délivre quelques individus, l’autre libère toute la terre. Il y a dix mille ans, quelques géants parmi les hommes avaient arraché le secret du monde, bien sûr, mais c’était le privilège d’une poignée d’initiés, et nous devons tous être initiés.
Il y a dix mille ans, nous vivions dans l’âge d’or, et tout semble s’être enfoncé dans la nuit, mais en vérité, ce n’est pas la nuit qui est descendue sur le monde, comme le voudraient les prédicateurs de la Fin des temps, c’est la lumière qui s’est enfouie dans le monde : il fallait que le Secret fût oublié, il fallait que l’humanité descendît la courbe nocturne de l’âge de la raison et des religions pour retrouver tout entier le Secret, dans tous les hommes adultes, et la lumière partout, sous toutes les nuits, toutes les misères, toutes les petitesses, au lieu d’un haut brasier sur quelque sanctuaire védique ou iranien.
Nous sommes au commencement des Temps; l’évolution ne décrit pas une flèche de plus en plus sublime et dissolvante, mais une spirale : Ce n’est pas un chemin tortueux pour en revenir – un peu meurtri – au point de départ; c’est, au contraire, pour apprendre à la création totale, la joie d’être, cette beauté, cette grandeur.
Alors tout a un sens. Une éternelle spirale qui ne se referme en nul point extrême – l’Extrême est partout dans le monde, en chaque être, chaque corps, chaque atome – , une ascension de degré en degré qui toujours va plus haut, afin de pouvoir descendre plus, embrasser plus, révéler plus.
Nous sommes au commencement du “Vaste” qui sera toujours plus vaste. Déjà, les pionniers de l’évolution ont reconnu d’autres degrés dans le Supramental, une nouvelle courbe est amorcée dans le Devenir éternel.
À chaque hauteur conquise, tout change, c’est un renversement de conscience, un ciel nouveau, une terre nouvelle; le monde physique lui-même changera bientôt sous nos yeux incrédules. Et peut-être n’est-ce pas le premier changement dans l’histoire, combien furent-ils avant nous? combien encore avec nous, si seulement nous consentons à être conscient.
Des renversements de conscience successifs qui feront qu’une richesse de création toujours nouvelle se produira d’étape en étape. Chaque fois le Mage en nous retourne son kaléidoscope, et tout est inattendu, plus vaste, plus vrai, plus beau. Il ne tient qu’à nous de voir, la joie du monde est à nos portes, si seulement nous la voulons :
LA DOULEUR DE LA TERRE EST LA RANÇON DE SA JOIE EMPRISONNÉE.
POUR LA JOIE, NON LA SOUFFRANCE, CETTE TERRE FUT FAITE.
C’est le Secret.
Elle est là partout, au cœur du monde; c’est le “puits de miel sous le roc”, le“rire d’enfant de l’Infini” que nous sommes, le fond de l’Avenir lumineux qui pousse notre passé.
L’évolution n’est pas finie; ce n’est pas une absurde ronde, pas une chute, pas une foire aux vains plaisirs, c’est : L’aventure de la conscience et de la joie.
SRI AUROBINDO ou l’aventure de la conscience Satprem p. 378-383
Source : http://epanews.fr

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mardi 27 octobre 2015

La libération de notre mentale


sriaurobindo


Maître de la libération mentale


Extrait de : « SRI AUROBINDO ou l’aventure de la conscience » par Satprem

« Tous les êtres mentaux développés, du moins ceux qui dépassent la moyenne, doivent, d’une façon ou d’une autre, à certains moments de l’existence et dans certains buts, séparer les deux parties de leur mental : la partie active, qui est une usine de pensées, et la partie réservée, maîtresse, à la fois Témoin et Volonté, qui observe, qui juge, rejette, élimine ou accepte les pensées, ordonnant les corrections et les changements nécessaires; c’est le Maître de la maison mentale, capable d’indépendance.
Mais le yogi va encore plus loin; il est non seulement le maître du mental, mais, tout en étant dans le mental, il en sort pour ainsi dire, et il se tient au-dessus ou tout à fait en arrière, libre.
Pour lui, l’image de l’usine de pensées n’est plus valable, car il voit que les pensées viennent du dehors, du Mental universel ou de la Nature universelle, parfois formées et distinctes, parfois sans forme, puis elles reçoivent une forme quelque part en nous.
Le travail principal de notre mental est de répondre et d’accepter ou de refuser ces ondes de pensée (de même pour les ondes vitales et les ondes d’énergie physique subtile), ou de donner une forme mentale personnelle à cette substance mentale (ou aux mouvements vitaux) venus de la Nature-Force environnante.
J’ai une grande dette envers Lélé pour m’avoir montré ce mécanisme : « Asseyez-vous en méditation, me dit-il, mais ne pensez pas, regardez seulement votre mental; vous verrez les pensées entrer dedans. Avant qu’elles ne puissent entrer, rejetez-les, et continuez jusqu’à ce que votre mental soit capable de silence complet. »
Je n’avais jamais entendu dire avant, que les pensées puissent venir visiblement du dehors dans le mental, mais je ne songeai pas à mettre en doute cette vérité ou cette possibilité; simplement, je m’assis et fis comme il m’était dit. En un instant, mon mental devint silencieux comme l’air sans un souffle au sommet d’une haute montagne, puis je vis une, deux pensées venir d’une façon tout à fait concrète, du dehors. Je les rejetai avant qu’elles ne puissent entrer et s’imposer à mon cerveau. En trois jours, j’étais libre. À partir de ce moment, l’être mental en moi devint une Intelligence libre, un Mental universel. Ce n’était plus un être limité au cercle étroit des pensées personnelles, comme un ouvrier dans une usine de pensées, mais un récepteur de connaissance qui recevait des cent royaumes de l’être, libre de choisir ce qu’il voulait dans ce vaste empire de vision et ce vaste empire de pensée. »
Parti d’une petite construction mentale où il se croyait à l’aise et très éclairé, le chercheur regarde derrière lui et il se demande comment il a pu vivre dans pareille prison. Il est frappé surtout de voir comment pendant des années et des années, il a vécu entouré d’impossibilités, et comme les hommes vivent derrière des barrières :  » On ne peut pas faire ceci, on ne peut pas faire cela, c’est contraire à telle loi, contraire à telle autre, c’est illogique, ce n’est pas naturel, c’est impossible… »
Et il découvre que tout est possible, et que la vraie difficulté est de croire que c’est difficile. Après avoir vécu vingt ans, trente ans dans sa coquille mentale, comme une sorte de bigorneau pensant, il commence à respirer au large. Et il s’aperçoit que l’éternelle antinomie intérieur-extérieur est résolue, qu’elle aussi faisait partie de nos calcifications mentales.
En vérité, le « dehors » est partout dedans! nous sommes partout! l’erreur est de croire que si nous pouvions réunir d’admirables conditions de paix, de beauté, de campagne solitaire, ce serait beaucoup plus facile; parce qu’il y aura toujours quelque chose pour nous déranger, partout, et que mieux vaut se résoudre à briser nos constructions et à embrasser tout ce « dehors » – alors nous serons partout chez nous.
De même pour l’antinomie action-méditation; le chercheur a fait le silence en lui et son action est une méditation (il entreverra même que la méditation peut être une action); qu’il fasse sa toilette ou qu’il règle ses affaires, la Force passe, passe en lui, il est à jamais branché ailleurs. Et il verra enfin que son action devient plus clairvoyante, plus efficace, plus puissante, sans pour autant empiéter sur sa paix :
« La substance mentale est tranquille, si tranquille que rien ne peut la troubler. Si les pensées ou les activités viennent… elles traversent le mental comme une bande d’oiseaux traverse le ciel dans l’air immobile. Elles passent, ne dérangent rien, ne laissent pas de traces. Même si un millier d’images ou les événements les plus violents nous traversaient, l’immobilité tranquille resterait, comme si la texture même du mental était faite d’une substance de paix, éternelle et indestructible. Le mental qui est parvenu à ce calme peut commencer à agir, il peut même agir intensément et puissamment, mais il gardera toujours cette immobilité fondamentale, ne mettant rien en mouvement par lui-même, recevant d’En-Haut et donnant à ce qu’il a reçu, une forme mentale, sans rien y ajouter de son cru, calmement, impartialement, mais avec la Joie de la Vérité et la puissance, la lumière de son passage. »
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mardi 21 avril 2015

la maîtrise totale de soi en passant par les 4 libérations d'apres la Mere de sri Aurobindo


Pour suivre l’éducation intégrale qui mène à la réalisation supramentale, quatre austérités sont nécessaires et quatre libérations aussi.
Généralement on confond austérité avec mortification, et, quand on parle d’austérités, cela fait penser à la discipline de l’ascète qui, pour éviter la tâche ardue de la spiritualisation de la vie physique, vitale et mentale, la déclare intransformable et la rejette loin de lui, sans merci, comme un objet encombrant et inutile, un esclavage et une entrave à tout progrès spirituel; en tout cas, comme quelque chose d’incorrigible, un poids qu’il faut porter plus ou moins allègrement jusqu’à ce que la nature, ou la Grâce divine vous en libère par la mort.
Au mieux, la vie terrestre est un champ de progrès dont il faut profiter le mieux qu’on peut, afin d’atteindre le plus tôt possible le degré de perfection qui mettra fin à l’épreuve en la rendant inutile.
Pour nous le problème est tout différent. La vie terrestre n’est pas un passage, ni un moyen; elle doit devenir par la transformation, un but et une réalisation.
Quand donc nous parlons d’austérités, ce n’est pas par mépris du corps, pour nous détacher de lui, mais par nécessité de contrôle et de maîtrise. Car il y a une austérité bien plus grande, plus complète et plus difficile que toutes les austérités ascétiques, c’est l’austérité nécessaire à la transformation intégrale, la quadruple austérité préparant l’individu pour la manifestation de la vérité supramentale.
Par exemple, on peut dire qu’il y a peu d’austérités aussi sévères que celles exigées par la culture physique en vue du perfectionnement corporel. Mais nous reviendrons sur ce point en temps voulu.
Avant d’aborder la description des quatre genres d’austérités requises, il est nécessaire d’éclaircir une question qui est la source de bien des malentendus et des confusions dans l’esprit de la plupart des gens; c’est celle des pratiques ascétiques qu’ils méprennent pour des disciplines spirituelles.
Ces pratiques, qui consistent à maltraiter le corps afin, disent-ils, d’en libérer l’esprit, sont, en fait, une déformation sensuelle de la discipline spirituelle ; c’est une sorte de besoin pervers de la souffrance qui pousse l’ascète aux macérations. L’emploi de la planche à clous du “sâdhou” ou des verges et du cilice de l’anachorète chrétien, est l’effet d’un sadisme plus ou moins voilé, inavouable et inavoué; c’est la recherche maladive ou le besoin subconscient de sensations violentes.
En vérité, ces choses sont fort loin de toute vie spirituelle; car elles sont laides et basses, sombres et malsaines; et la vie spirituelle, tout au contraire, est une vie de lumière, d’équilibre, de beauté et de joie. Elles sont inventées et préconisées par une sorte de cruauté mentale et vitale s’exerçant sur le corps. Mais la cruauté, même à l’égard de son propre corps, n’en est pas moins de la cruauté ; et toute cruauté est le signe d’une grande inconscience.
Les natures inconscientes ont besoin de sensations très fortes, car, sans cela, elles ne sentent rien ; et la cruauté, qui est une des formes du sadisme, procure des sensations très fortes. La raison avouée de semblables pratiques est d’abolir toute sensation, afin que le corps ne fasse plus obstacle à l’élan vers l’esprit; on peut douter de l’efficacité d’un tel moyen.
C’est un fait reconnu que pour progresser rapidement, il ne faut pas craindre les difficultés ; au contraire, c’est en choisissant à chaque occasion de faire la chose difficile que l’on augmente sa volonté et que l’on fortifie ses nerfs. Or, il est beaucoup plus difficile de vivre avec mesure et équilibre, dans l’égalité d’âme et la sérénité, que de vouloir lutter contre les abus de la jouissance et leurs conséquences obscurcissantes, par les abus de l’ascétisme et de leurs conséquences dissolvantes.
Il est beaucoup plus difficile d’obtenir de son être physique un développement harmonieux et progressif dans le calme et la simplicité, que de le maltraiter au point de le réduire à néant. Il est beaucoup plus difficile de mener une existence sobre et sans désir que de priver son corps de la nourriture et de la propreté indispensables en se glorifiant orgueilleusement de son abstinence. Il est beaucoup plus difficile d’éviter ou de surmonter et de vaincre la maladie par l’harmonie, la pureté et l’équilibre intérieurs et extérieurs, que de la mépriser, de l’ignorer et de la laisser libre de faire son oeuvre de destruction. Et le plus difficile de tout est de toujours maintenir sa conscience au sommet de sa capacité, sans jamais permettre à son corps d’agir sous l’effet d’une impulsion inférieure.
C’est dans ce but que nous aurons recours aux quatre austérités qui auront pour résultat en nous quatre libérations. La pratique de ces austérités constituera quatre disciplines ou “tapasyâ”, qui peuvent être définies comme suit:
1 – tapasyâ de l’amour
2 – tapasyâ de la connaissance
3 – tapasyâ du pouvoir
4 – tapasyâ de la beauté
Cet énoncé est, pour ainsi dire, fait de haut en bas; mais il ne faut pas prendre ces termes dans le sens de supérieur et d’inférieur, ni de plus ou moins difficile, ni dans l’ordre où ces disciplines peuvent et doivent être pratiquées. L’ordre, l’importance, la difficulté varient suivant les individus et nulle règle absolue ne peut être formulée. Chacun doit trouver et élaborer son propre système, d’après ses capacités et ses besoins personnels.
Il ne sera donc exprimé, ici, qu’une vue d’ensemble exposant un procédé idéal aussi complet que possible. Chacun aura ensuite à en appliquer ce qu’il pourra et de la meilleure façon qu’il le pourra.
La tapasyâ ou discipline de la beauté nous conduira par l’austérité de l’existence physique à la liberté dans l’action. Son programme de base sera la construction d’un corps beau dans ses formes, harmonieux dans ses postures, souple et agile dans ses mouvements, fort dans ses activités, résistant dans son fonctionnement organique et sa santé.
Pour obtenir ces résultats il sera bon, d’une façon générale, de se servir des habitudes comme aides dans l’organisation matérielle, car le corps fonctionne plus facilement dans le cadre d’une routine régulière. Mais il faut savoir ne pas devenir l’esclave de ses habitudes, quelque bonnes qu’elles puissent être ; il faut garder la plus grande souplesse pour pouvoir en changer chaque fois que cela devient nécessaire.
On doit se construire des nerfs d’acier dans des muscles élastiques et puissants pour pouvoir tout endurer lorsque c’est indispensable. Mais en même temps, il faut prendre grand soin de ne demander à son corps que l’effort strictement nécessaire, la dépense d’énergie qui favorise le progrès et la croissance en interdisant catégoriquement tout ce qui produit la fatigue épuisante et finalement mène à la déchéance et à la décomposition matérielles.
La culture physique en vue de construire un corps capable de servir d’instrument approprié à une conscience supérieure exige des habitudes très austères. Une grande régularité dans le sommeil, l’alimentation, l’exercice et toutes les activités.
Par une étude scrupuleuse des besoins particuliers de son corps – car ils varient suivant les individus – un programme général sera établi ; et une fois ce programme bien établi, il faut s’y tenir rigoureusement, sans fantaisies et sans relâchement : pas de ces petits accrocs à la règle que l’on ne se permet “qu’une fois”, mais qui se répètent très souvent, car dès que l’on cède à la tentation, ne serait-ce “qu’une fois”, on amoindrit la résistance de la volonté et on ouvre la porte à toutes les défaites. Il faut donc s’interdire toute faiblesse : plus de sorties nocturnes dont on revient éreinté, plus de festins et de bombances qui dérangent le fonctionnement normal de l’estomac, plus de distractions, d’amusements et de jouissances qui gaspillent l’énergie et vous laissent sans vigueur pour l’entraînement quotidien. Il faudra se soumettre à l’austérité d’une vie sage et régulière où toute l’attention physique est concentrée sur la construction d’un corps s’approchant de la perfection autant qu’il le peut. Pour atteindre ce but idéal, on s’interdira strictement tous les excès et tous les vices, petits ou grands ; on se refusera à l’usage de ces poisons lents, tabac, alcool, etc., dont les hommes ont coutume de faire des besoins indispensables et qui abolissent peu à peu la volonté et la mémoire.
Cet intérêt si absorbant, que la presque totalité des êtres humains, même les plus intellectuels, prennent dans la nourriture, sa préparation et son absorption, doit faire place à une connaissance presque chimique des besoins du corps et à une austérité toute scientifique dans les moyens de les satisfaire. À cette austérité dans l’alimentation, il faut en ajouter une autre, celle du sommeil ; elle ne consiste pas à se priver de sommeil mais à savoir comment dormir. Le sommeil ne doit pas être une chute dans l’inconscience, qui alourdit le corps plutôt que de le “rafraîchir”. Le fait de manger modérément et de s’abstenir de tout excès, diminue beaucoup la nécessité de passer de nombreuses heures à dormir ; mais la qualité du sommeil est encore plus importante que sa quantité. Pour que le sommeil procure un repos et une détente vraiment efficaces, il est généralement bon de prendre quelque chose, une tasse de lait ou de soupe, un jus de fruit par exemple, avant d’aller se coucher ; une nourriture légère rend le sommeil tranquille ; il faut cependant s’abstenir de tout repas copieux, car alors le sommeil devient agité et troublé par des cauchemars, ou bien épais et lourd, abrutissant.
Mais le plus important de tout est de se clarifier l’esprit, de se tranquilliser les sentiments et d’apaiser l’effervescence des désirs et des préoccupations qui les accompagnent. Si avant de se retirer pour dormir, on a beaucoup parlé ou eu une conversation animée, si on a lu un livre excitant ou d’un intérêt intense, il faut prendre quelque temps de repos sans dormir, afin de calmer l’activité mentale, pour que le cerveau ne se livre pas à des mouvements désordonnés tandis que les membres seuls seront endormis. Ceux qui pratiquent la méditation feront bien de se concentrer pendant quelques minutes sur une idée élevée et calmante, dans une aspiration vers une conscience plus haute et plus vaste. Leur sommeil en bénéficiera grandement et ils éviteront dans une large mesure le risque de tomber dans l’inconscience pendant qu’ils dorment.
Après l’austérité d’une nuit passée exclusivement à se reposer dans un sommeil calme et paisible, viendra l’austérité d’une journée organisée avec sagesse et dont l’activité sera partagée entre les exercices progressifs et savamment gradués nécessaires à la culture du corps et le travail, de quelque nature qu’il soit. Car les deux peuvent et doivent faire partie de la tapasyâ physique. En ce qui concerne les exercices, chacun choisira ceux qui conviennent le mieux à son corps et, si possible, se fera guider par un expert en la matière, qui saura combiner et graduer les exercices en vue d’un maximum d’effet. Aucune fantaisie ne présidera à leur choix, ni à leur exécution. Il ne faudra pas faire ceci ou cela parce que cela paraît plus facile ou plus amusant ; on ne changera d’entraînement que lorsque l’instructeur jugera que le changement est nécessaire.
Chaque corps, pour être perfectionné, ou même seulement amélioré, est un problème à résoudre dont la solution exige beaucoup de patience, de persévérance et de régularité. En dépit de ce que beaucoup de gens pensent, la vie de l’athlète n’est pas une vie d’amusement ou de distraction ; au contraire c’est une vie toute faite d’efforts méthodiques et d’habitudes austères, ne laissant aucune place aux fantaisies inutiles et nuisibles au résultat que l’on veut obtenir.
Dans le travail aussi il y a une austérité ; elle consiste à ne pas avoir de préférence et à faire avec intérêt tout ce que l’on fait. Pour celui qui veut se perfectionner, il n’y a pas de grands et de petits travaux, des travaux importants et d’autres qui ne le sont pas ; tous sont également utiles pour celui qui aspire à être maître de lui-même et à progresser. Il est dit qu’on ne fait bien que ce que l’on fait avec intérêt ; cela est vrai. Mais ce qui est plus vrai encore, c’est que l’on peut apprendre à trouver de l’intérêt dans tout ce que l’on fait, même les besognes les plus insignifiantes en apparence. Le secret de cet accomplissement se trouve dans l’élan de perfectionnement. Quelle que soit l’occupation ou la tâche qui vous est échue, il faut la remplir avec une volonté de progrès ; quoi que ce soit que l’on fasse, il faut non seulement le faire aussi bien que l’on peut, mais s’appliquer à le faire de mieux en mieux dans un effort constant vers la perfection. De la sorte tout devient intéressant, tout sans exception, la besogne la plus matérielle aussi bien que les travaux les plus artistiques et les plus intellectuels ; le champ de progrès est infini et peut s’appliquer à la moindre chose.
Ceci nous mène tout naturellement à la libération de l’action ; car on doit être, dans son action, libre de toutes les conventions sociales, de tous les préjugés moraux ; mais ce n’est pas pour mener une vie de licence et de dérèglement. Tout au contraire, la règle à laquelle on se soumet est beaucoup plus sévère que toutes les règles des sociétés ; car elle ne tolère aucune hypocrisie ; elle exige une sincérité parfaite.
Toute l’activité physique doit être organisée en vue de faire croître l’équilibre, la force et la beauté du corps. Dans ce but on doit s’abstenir de toute recherche de plaisir, y compris le plaisir sexuel. Car tout acte sexuel est un acheminement vers la mort. C’est pourquoi depuis les temps les plus anciens, dans les collèges les plus sacrés et les plus secrets, cet acte était interdit à tout aspirant à l’immortalité. L’acte sexuel est toujours suivi d’un moment plus ou moins long d’inconscience, qui ouvre la porte à toutes les influences et produit une chute de conscience. Or, si l’on veut se préparer à la vie supramentale, il ne faut jamais permettre à sa conscience de glisser vers le relâchement et l’inconscience, sous prétexte de jouissance ou même de repos et de délassement.
C’est dans la force et la lumière que doit se produire la détente, non dans l’obscurité et la faiblesse. Pour tous ceux qui aspirent au progrès la continence est donc de règle. Mais spécialement pour ceux qui veulent se préparer à la manifestation supramentale, cette continence doit être remplacée par une abstinence totale, obtenue non par coercition et suppression, mais par une sorte d’alchimie intérieure, grâce à laquelle les énergies généralement utilisées dans l’acte procréateur sont transmuées en énergies de progrès et de transformation intégrale. Il va de soi que pour que le résultat soit total et vraiment bienfaisant, toute impulsion et tout désir sexuels doivent être éliminés de la conscience mentale et vitale aussi bien que de la volonté physique. C’est du dedans au dehors que se produit toute transformation radicale et durable, de sorte que la transformation extérieure en est la conséquence normale et, pour ainsi dire, inévitable.
Il y a un choix décisif à faire entre prêter son corps en obéissance aux fins de la nature, qui veut perpétuer l’espèce telle qu’elle est, ou préparer ce même corps à devenir un échelon dans la création de la race nouvelle. Car les deux ne peuvent se faire à la fois, et c’est à chaque minute qu’il faut opter entre demeurer dans l’humanité d’hier ou appartenir à la surhumanité de demain.
Il faut renoncer à être adapté à la vie telle qu’elle est et à y réussir, si on veut se préparer à la vie telle qu’elle sera et en être un membre actif et efficient.
Il faut refuser le plaisir, si on veut s’ouvrir à la joie d’être dans la beauté et l’harmonie totales.
Ceci nous mène tout naturellement à l’austérité vitale, celle des sensations, à la tapasyâ du pouvoir ; car l’être vital est le siège du pouvoir, de l’enthousiasme réalisateur.
C’est dans le vital que la pensée se change en volonté et devient un dynamisme d’action. Il est vrai aussi qu’il est le siège des désirs et des passions, des impulsions violentes et des réactions également violentes, des révoltes et des dépressions. Le remède ordinaire est de juguler l’être vital, de l’affamer en le privant de toutes sensations ; en effet c’est par les sensations qu’il se nourrit principalement et sans elles il s’endort, s’engourdit jusqu’ à l’inanition.
À dire vrai, le vital a trois sources de subsistance. Celle qui lui est la plus facilement accessible vient d’en bas, des énergies physiques, par l’intermédiaire des sensations.
La seconde se trouve dans son propre plan, quand il est suffisamment vaste et réceptif par le contact avec les forces vitales universelles.
La troisième, celle à laquelle il ne s’ouvre généralement que dans une grande aspiration de progrès, lui vient d’en haut par l’infusion et l’absorption des forces et de l’inspiration spirituelles.
Les hommes essayent toujours plus ou moins d’ajouter à celles-là une autre source qui est, en même temps, pour eux la source de la plupart de leurs tourments et de leurs infortunes. C’est l’échange de forces vitales avec leurs congénères, généralement en groupements par deux, que, le plus souvent, ils méprennent pour de l’amour, mais qui n’est que l’attraction de deux forces qui ont du plaisir à s’échanger.
Ainsi, si nous ne voulons pas affamer notre vital, les sensations ne doivent pas être rejetées, ni diminuées dans leur nombre et leur intensité ; il ne faut pas les éviter non plus, mais s’en servir avec sagesse et discernement. La sensation est un excellent moyen de connaissance et d’éducation ; mais pour servir ces fins, elle ne doit pas être utilisée égoïstement dans un but de jouissance, dans une recherche aveugle et ignorante de satisfaction propre et de plaisir.
Les sens doivent être capables de tout supporter sans dégoût ni déplaisir, mais en même temps, il leur faut acquérir et développer de plus en plus le pouvoir de discerner la qualité, l’origine et l’effet des vibrations vitales variées, afin de savoir si elles sont favorables à l’harmonie, la beauté et la bonne santé, ou si elles sont nuisibles à l’équilibre et au progrès de l’être physique et du vital. De plus, les sens doivent être utilisés comme instruments d’approche et d’étude des mondes physique et vital, dans toute leur complexité ; ainsi ils prendront leur place véritable dans le grand effort vers la transformation.
C’est en éclairant, en fortifiant et en purifiant le vital, non en l’affaiblissant, qu’on peut aider au vrai progrès de l’être. Se priver de sensations est donc aussi pernicieux que de se priver de nourriture. Mais de même que le choix de la nourriture doit être fait savamment et seulement en vue de la croissance et du bon fonctionnement du corps, de même, le choix des sensations et leur contrôle doit aussi être fait avec une austérité toute scientifique, en vue seulement de la croissance et du perfectionnement du vital, cet instrument supérieurement dynamique, qui est aussi essentiel au progrès que toutes les autres parties de l’être.
C’est en éduquant le vital, en le rendant plus raffiné, plus sensible, plus subtil, on devrait presque dire, plus élégant, dans le meilleur sens du mot, qu’on peut avoir raison de ses violences et de ses brutalités, qui sont, en somme, des crudités et des ignorances, des manquements au goût.
En vérité, le vital cultivé et illuminé peut être aussi noble, héroïque et désintéressé, qu’il est, spontanément et livré à lui-même, sans éducation, vulgaire, égoïste et perverti. Il suffit à chacun de savoir transformer en lui-même la recherche de la jouissance en aspiration vers la plénitude supramentale. Pour cela, si l’éducation du vital est poursuivie assez loin, avec persévérance et sincérité, il arrive un moment où, convaincu de la grandeur et de la beauté du but, le vital renonce aux mesquines et illusoires satisfactions sensorielles pour conquérir la joie divine.
Lorsqu’il est question d’austérité mentale, cela suggère immédiatement les longues méditations aboutissant au contrôle de la pensée et couronnées par le silence intérieur. Cet aspect de la discipline yoguique est trop connu pour qu’il soit nécessaire de s’étendre sur le sujet. Mais il en est un autre dont on s’occupe moins en général, c’est le contrôle de la parole.
À très peu d’exceptions près, seul le silence absolu est opposé au libre bavardage. Pourtant, il y a une austérité beaucoup plus grande et plus féconde dans le contrôle de la parole que dans son abolition.
Sur terre, l’homme est le premier animal qui puisse se servir de sons articulés, il en est très fier d’ailleurs et utilise cette capacité sans mesure ni discernement. Le monde est assourdi du bruit de ses paroles, et parfois l’on est tenté de regretter le silence harmonieux du règne végétal.
C’est d’ailleurs un fait bien connu que moins est grand le pouvoir mental, plus est nécessaire l’emploi de la parole. Ainsi, il est des gens primitifs et sans instruction qui ne peuvent pas du tout penser, à moins qu’ils ne parlent ; et on peut les entendre marmotter des sons, à voix plus ou moins basse. Car c’est leur seul moyen de suivre une pensée qui ne se formulerait pas en eux sans les mots prononcés.
Il y a aussi un grand nombre de gens, même parmi ceux qui ont reçu de l’instruction mais dont le pouvoir mental est faible, qui ne savent ce qu’ils veulent dire qu’à mesure qu’ils le disent. Cela rend leurs discours interminables et fastidieux. Car à mesure qu’ils parlent, leur pensée devient plus claire et plus précise, et ainsi ils sont obligés de répéter la même chose plusieurs fois afin de la dire de plus en plus exactement.
Il y a ceux qui doivent préparer à l’avance ce qu’ils auront à dire, et qui bafouillent s’ils sont obligés de parler à l’improviste, parce qu’ils n’ont pas eu le temps d’élaborer progressivement les termes exacts de ce qu’ils veulent dire.
Il y a enfin les orateurs-nés qui ont la maîtrise de l’élocution ; ils trouvent spontanément tous les mots nécessaires pour dire ce qu’ils veulent dire, et ils le disent bien.
Tout cela, pourtant, du point de vue de l’austérité mentale, ne sort pas de la catégorie des bavardages. Car j’appelle bavardage tous les mots prononcés sans qu’ils soient absolument indispensables.
Comment en juger ? dira-t-on. Pour cela, il faut d’abord classer d’une façon générale les différentes catégories de paroles prononcées.
Nous avons d’abord dans le domaine physique, tous les mots dits pour des raisons matérielles. Ce sont de beaucoup les plus nombreux, et dans la vie ordinaire, très probablement aussi les plus utiles.
Le constant bourdonnement des paroles semble l’accompagnement indispensable des besognes quotidiennes. Pourtant, dès qu’on s’exerce à réduire le bruit au minimum, on s’aperçoit que maintes choses se font mieux et plus vite dans le silence, et que cela aide à garder la paix intérieure et la concentration.
Si vous n’êtes pas seul et que vous viviez avec d’autres, prenez l’habitude de ne pas vous extérioriser constamment en paroles prononcées à haute voix, et vous vous apercevrez que peu à peu une compréhension intérieure s’établit entre vous et les autres ; vous pourrez alors communiquer entre vous en réduisant les mots au minimum, ou même sans mots du tout. Ce silence extérieur est très favorable à la paix intérieure, et avec de la bonne volonté et de la constance dans l’aspiration, vous pourrez créer une ambiance harmonieuse très propice au progrès.
Dans la vie en commun, aux mots concernant l’existence et les occupations matérielles, viendront s’ajouter ceux exprimant les sensations, les sentiments, les émotions. C’est ici que l’habitude du silence extérieur s’avère une aide précieuse. Car lorsqu’on est assailli par une vague de sensations ou de sentiments, ce silence habituel vous donne le temps de réfléchir et, si c’est nécessaire, de vous ressaisir avant de projeter en mots la sensation ou le sentiment éprouvé. Combien de querelles peuvent ainsi être évitées. Combien de fois on sera sauvé d’une de ces catastrophes psychologiques qui ne sont que trop souvent le résultat d’une incontinence verbale.
Sans aller jusqu’à cet extrême, il faut toujours contrôler les mots que l’on prononce et ne jamais laisser la langue être mue par un mouvement de colère, de violence ou d’emportement.
Ce n’est pas seulement la querelle qui est mauvaise dans ses résultats ; c’est le fait de prêter sa bouche pour que des vibrations mauvaises soient projetées dans l’atmosphère, car rien n’est plus contagieux que les vibrations du son et en donnant à ces mouvements l’occasion de s’exprimer on les perpétue en soi et chez les autres.
Il faut classer aussi parmi les plus indésirables des bavardages, tout ce qui est dit concernant les autres.
À moins que vous ne soyez responsable de certaines personnes, en tant que gardien, instructeur ou chef de service, ce que les autres font ou ne font pas ne vous regarde d’aucune manière et il faut vous abstenir de parler d’eux, de donner votre opinion sur eux et sur ce qu’ils font, ou bien de répéter ce que les autres peuvent en penser et en dire.
Il se peut que par la nature même de votre occupation, ce soit votre devoir de faire un rapport sur ce qui se passe dans un service, dans une entreprise, dans un travail en commun. Mais alors le rapport doit être limité à ce qui concerne le travail seul et ne pas toucher aux choses privées. Et d’une façon absolue il doit être tout à fait objectif. Vous ne devez permettre à aucune réaction personnelle, aucune préférence, aucune sympathie ou antipathie de s’y introduire. Et surtout, ne mélangez jamais vos mesquines rancunes personnelles au travail qui vous incombe.
Dans tous les cas et d’une façon générale, moins on parle des autres, même si c’est pour les louer, le mieux cela vaut. On a déjà tant de peine à savoir exactement ce qui se passe en soi-même, comment savoir avec certitude ce qui se passe chez les autres?
Abstenez-vous donc totalement de prononcer sur une personne un de ces jugements définitifs qui ne peuvent être qu’une sottise, si ce n’est une méchanceté.
Quand la pensée est exprimée par la parole, la vibration du son a un pouvoir considérable pour mettre la substance la plus matérielle en contact avec cette pensée et pour lui donner ainsi une réalité concrète et effective. C’est pourquoi il ne faut jamais médire des gens et des choses, ni exprimer par la parole prononcée à haute voix, les choses qui dans le monde contredisent le progrès de la réalisation divine.
C’est une règle générale absolue. Pourtant elle comporte une exception. Aucune critique ne doit être faite à moins qu’on n’ait en même temps le pouvoir conscient et la volonté active de dissoudre les mouvements ou les choses critiqués ou de les transformer. Ce pouvoir conscient et cette volonté agissante ont en effet la capacité d’infuser dans la matière la possibilité de réagir et de refuser la vibration mauvaise et finalement de la corriger au point qu’il lui devienne impossible de continuer à s’exprimer sur le plan matériel.
Seul peut le faire sans risque et sans danger, celui qui se meut dans les régions gnostiques et qui possède dans ses facultés mentales, la lumière de l’esprit et la puissance de la vérité. Celui-là, l’ouvrier du Divin, est libre de toute préférence et de tout attachement ; il a brisé en lui-même les limites de l’ego et il n’est plus qu’un instrument parfaitement pur et impersonnel de l’action supramentale sur la terre.
Il y a aussi tous les mots prononcés pour exprimer les idées, les opinions, les résultats des réflexions ou des études. Ici nous nous trouvons dans un domaine intellectuel et nous pourrions penser que dans ce domaine les hommes sont plus raisonnables, plus pondérés et que la pratique d’une rigoureuse austérité y est moins indispensable. Il n’en est rien pourtant, car même ici, dans ce séjour des idées et de la connaissance, l’homme a introduit la violence de ses convictions, l’intolérance de son sectarisme, la passion de ses préférences.
Ainsi il faudra, ici aussi, faire appel à l’austérité mentale et éviter soigneusement les échanges d’idées aboutissant aux controverses trop souvent acerbes et presque toujours oiseuses, ou bien les oppositions d’opinions qui se terminent par des discussions vives et même des disputes provenant toujours d’une étroitesse d’esprit facilement guérissable quand on s’élève assez haut dans le domaine mental.
En effet le sectarisme devient impossible quand on sait que toute pensée formulée n’est qu’une façon de dire quelque chose qui échappe à toute expression. Chaque idée contient un peu de vérité ou un aspect de la vérité. Mais il n’est pas d’idée qui soit en elle-même absolument vraie.
Ce sens de la relativité des choses est une aide puissante pour garder son équilibre et conserver une sereine pondération dans ses discours. J’ai entendu dire à un vieil occultiste qui possédait quelque sagesse : “Il n’y a pas de chose qui soit essentiellement mauvaise ; il n’y a que des choses qui ne sont pas à leur place. Mettez chaque chose à sa vraie place et vous obtiendrez un monde harmonieux.”
Pourtant, au point de vue de l’action, la valeur d’une idée est en fonction de son pouvoir pragmatique. Ce pouvoir est, il est vrai, très différent suivant les individus auxquels il s’applique. Telle idée qui a un grand pouvoir de propulsion chez un individu, peut en manquer totalement chez un autre. Mais ce pouvoir lui-même est contagieux.
Certaines idées sont capables de transformer le monde. Ce sont celles-là qui doivent être exprimées ; elles sont les étoiles maîtresses du firmament de l’esprit, celles qui serviront de guides pour conduire la terre vers sa suprême réalisation.
Enfin, nous avons toutes les paroles prononcées pour donner un enseignement. Cette catégorie s’étend du jardin d’enfants jusqu’aux cours universitaires, sans oublier toutes les productions humaines artistiques et littéraires qui veulent être distrayantes ou éducatives. Dans ce domaine, tout dépend de la valeur de la production et le sujet est trop vaste pour pouvoir être traité ici. C’est un fait que le souci éducatif est très en faveur actuellement et de louables efforts sont faits pour utiliser les nouvelles découvertes scientifiques en les mettant au service de l’éducation. Mais même en ceci une austérité s’impose à l’aspirant pour la vérité.
Il est généralement admis dans le processus éducatif qu’un certain genre de productions plus légères, plus futiles, plus amusantes est nécessaire pour réduire la tension de l’effort et reposer les enfants et même les adultes. À un certain point de vue, cela est vrai ; mais malheureusement cette admission a servi d’excuse pour légitimer toute une catégorie, de choses qui ne sont rien d’autre que l’efflorescence de tout ce qui est vulgaire, grossier et bas dans la nature humaine ; ses instincts les plus canailles, son goût le plus dépravé trouvent dans cette admission une bonne excuse pour s’étaler et s’imposer comme une nécessité inévitable.
Il n’en est rien pourtant ; on peut se délasser sans être crapuleux, se reposer sans être vulgaire, se détendre sans permettre à tout ce qui est grossier dans la nature de remonter à la surface. Mais du point de vue de l’austérité, ces besoins eux-mêmes changent de nature ; le délassement se transforme en silence intérieur, le repos en contemplation, la détente en félicité.
Ce besoin si généralement reconnu de distraction, de relâchement dans l’effort, d’oubli plus ou moins long et total du but de la vie, de la raison d’être de l’existence ne doit pas être considéré comme une chose tout à fait naturelle et indispensable, mais comme une faiblesse à laquelle on cède par manque d’intensité dans l’aspiration, par instabilité dans la volonté, par ignorance, inconscience, veulerie.
Ne légitimez pas ces mouvements et vous vous apercevrez bientôt qu’ils ne sont pas nécessaires et même à un moment donné ils vous deviendront répugnants et inacceptables. Alors toute une partie et non la moindre de la production humaine soi-disant récréative, mais en vérité avilissante, perdra son support et cessera d’être encouragée.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que de la nature du sujet de conversation dépend la valeur des paroles prononcées.
On peut bavarder sur les sujets spirituels autant que sur tout autre et ces bavardages-là sont peut-être parmi les plus dangereux. Par exemple, le néophyte est toujours très anxieux de faire partager aux autres le petit peu qu’il a appris. Mais à mesure qu’il avance sur la voie, il s’aperçoit de plus en plus qu’il ne sait pas grand-chose et qu’avant de vouloir instruire les autres, il faut être bien sûr de la valeur de ce que l’on sait, jusqu’au jour où, devenu sage, il se rend compte que de nombreuses heures de concentration silencieuse sont nécessaires pour pouvoir parler utilement pendant quelques minutes.
D’ailleurs, dès qu’il est question de la vie intérieure et de l’effort spirituel, l’usage de la parole doit être soumis à une réglementation encore plus stricte et rien ne doit être dit à moins qu’il ne soit absolument indispensable de le dire.
C’est un fait bien connu qu’il ne faut jamais parler de ses expériences spirituelles si l’on ne veut pas voir s’évanouir en un moment l’énergie accumulée dans l’expérience et qui devait servir à hâter les progrès. La seule exception qui puisse être faite à la règle est à l’égard de son gourou, si on veut obtenir de lui quelque éclaircissement ou quelque enseignement sur le contenu et la signification de son expérience. En effet, c’est seulement à son gourou qu’on peut parler de ces choses sans danger, car seul le gourou par sa connaissance est capable d’utiliser pour votre bien les éléments de l’expérience comme de marchepieds pour des ascensions nouvelles. Il est vrai que le gourou lui-même est soumis à la même règle de silence en ce qui le concerne personnellement.
Dans la nature tout est en mouvement ; ainsi ce qui n’avance pas recule nécessairement. Le gourou doit faire des progrès au même titre que ses disciples, quoique ces progrès puissent ne pas être sur le même plan. Et pour lui aussi, parler de ses expériences n’est pas favorable : la force dynamique de progrès contenue dans l’expérience s’évapore en grande partie dans les mots. Mais d’autre part en expliquant ses expériences à ses disciples, il aide puissamment à leur compréhension et par suite à leurs progrès. C’est à lui dans sa sagesse de savoir dans quelle mesure il peut et doit sacrifier l’un à l’autre. Il va de soi que dans son récit ne doit entrer aucune forfanterie, aucune gloriole ; car la moindre vanité ferait de lui non plus un gourou mais un imposteur.
Quant au disciple, je lui dirai : “Dans tous les cas, sois fidèle à ton gourou quel qu’il soit ; il te mènera aussi loin que tu peux aller. Mais si tu as le bonheur d’avoir le Divin pour gourou, alors il n’y aura pas de limite à ta réalisation.”
Cependant, même le Divin, quand il s’incarne sur terre est soumis à la même loi de progrès. L’instrument de sa manifestation, l’être physique dont il s’est revêtu, doit être dans un constant état de progression et la loi de son expression personnelle est en quelque sorte liée à la loi générale du progrès terrestre. Ainsi même le dieu incarné ne pourra être parfait sur la terre que lorsque les hommes seront prêts à comprendre et à accepter la perfection. Ce sera le jour où pourra être fait par amour pour le Divin, ce qui se fait maintenant par devoir à son égard. Le progrès sera une joie, au lieu d’être un effort et souvent même une lutte. Ou plus exactement, le progrès se fera dans la joie avec la pleine adhésion de tout l’être, au lieu de se faire par coercition sur la résistance de l’ego, nécessitant un grand effort et parfois même une grande souffrance.
Pour conclure, je vous dirai : si vous voulez que votre parole exprime la vérité et qu’elle acquière ainsi le pouvoir du Verbe, ne pensez jamais à l’avance ce que vous voulez dire, ne décidez pas de ce qui est bon ou mauvais à dire, ne calculez pas quel sera l’effet de ce que vous allez dire. Soyez silencieux mentalement et gardez-vous sans vaciller dans l’attitude vraie, celle d’une aspiration constante vers la toute-sagesse, la toute-connaissance, la toute-conscience. Alors, si votre aspiration est sincère, si elle n’est pas un voile pour votre ambition de bien faire et de réussir, si elle est pure, spontanée et intégrale, alors vous pourrez parler très simplement, vous pourrez prononcer les mots qui doivent être dits, ni plus ni moins, et ils auront un pouvoir créateur.
De toutes les austérités, voici la plus difficile ; c’est l’austérité des sentiments et des émotions, la tapasyâ de l’amour.
En effet, dans le domaine du sentiment, plus peut-être que dans tout autre, l’homme a l’impression de l’inévitable, de l’irrésistible, d’une fatalité qui le domine et à laquelle il ne peut échapper.
L’amour (ou du moins ce que les êtres humains appellent de ce nom) est spécialement considéré comme un maître impérieux aux caprices duquel on ne peut se soustraire, qui vous frappe selon sa fantaisie et qui vous force à lui obéir, qu’on le veuille ou non. C’est au nom de l’amour que les pires crimes ont été perpétrés, que les plus grandes folies ont été commises.
Pourtant, les hommes ont inventé toutes sortes de règles morales et sociales dans l’espoir de contrôler cette force d’amour, de la rendre sage et docile ; mais ces règles semblent n’avoir été faites que pour être violées ; et la contrainte qu’elles opposent à son libre fonctionnement ne fait qu’augmenter sa puissance explosive. Car ce n’est pas par des règles que les mouvements de l’amour peuvent être disciplinés.
Seule une puissance d’amour plus grande, plus haute et plus vraie peut avoir raison des impulsions incontrôlables de l’amour. Seul l’amour peut gouverner l’amour, en l’illuminant, le transformant, le magnifiant. Car ici aussi, plus que partout ailleurs, le contrôle consiste non en une suppression, une abolition, mais en une transmutation, une sublime alchimie. C’est parce que de toutes les forces agissant dans l’univers, l’amour est la plus puissante, la plus irrésistible. Sans amour le monde retomberait dans le chaos de l’inconscience.
La conscience est, en vérité, la créatrice de l’univers, mais l’amour est son sauveur. Seule l’expérience consciente peut donner un aperçu de ce qu’est l’amour, de son pourquoi et de son comment. Toute transcription verbale est nécessairement un travestissement mental de ce qui échappe de toute part à l’expression. Les philosophes, les mystiques, les occultistes s’y sont tous essayés, mais en vain. Je n’ai pas la prétention de réussir là où ils ont échoué. Mais je veux dire en termes aussi simples que possible ce qui, sous leur plume, prend des formes si abstraites et compliquées. Mes mots n’auront pas d’autre but que de mener vers l’expérience vécue, et ils veulent pouvoir y mener même un enfant.
L’amour, dans son essence, est la joie de l’identité ; il trouve son ultime expression dans la félicité de l’union. Entre les deux sont toutes les phases de sa manifestation universelle.
Au début de cette manifestation, dans la pureté de son origine, l’amour est constitué de deux mouvements, les deux pôles complémentaires de l’élan vers la fusion complète. C’est d’une part le pouvoir d’attraction suprême et de l’autre le besoin irrésistible du don absolu de soi. Aucun mouvement ne pouvait mieux et plus que celui-là jeter un pont sur l’abîme qui se creusa quand, dans l’être individuel, la conscience se sépara de son origine et devint inconscience.
Il fallait ramener à soi ce qui avait été projeté dans l’espace, sans pour cela annuler l’univers ainsi créé. C’est pourquoi l’amour jaillit, puissance d’union irrésistible.
Il a plané au-dessus de l’ombre et de l’inconscience, il s’est dispersé, pulvérisé au sein de l’insondable nuit ; et c’est à partir de ce moment-là que commença l’éveil et l’ascension, la lente formation de la matière et sa progression sans fin.
N’est-ce point l’amour, sous une forme dévoyée et obscurcie, qui est associé à toutes les impulsions de la nature physique et vitale, comme l’élan de tout mouvement et de tout groupement, devenant tout à fait perceptible dans le règne végétal ; chez l’arbre et la plante, c’est le besoin de croître pour obtenir plus de lumière, plus d’air, plus d’espace ; chez les fleurs, c’est le don de leur beauté et de leur senteur dans un épanouissement amoureux ; et ensuite chez les animaux n’est-il pas derrière la faim, la soif, le besoin d’appropriation, d’expansion, de procréation, en résumé, derrière tout désir, conscient ou non, et chez les espèces supérieures, dans le dévouement, plein d’abnégation de la femelle pour ses petits.
Cela nous conduit tout naturellement à l’espèce humaine où, avec l’avènement triomphal de l’activité mentale, cette association atteint son point culminant, car elle est devenue consciente et voulue. En effet, dès que le développement terrestre l’a rendu possible, la nature s’est avisée d’utiliser cette sublime force d’amour pour la mettre au service de son oeuvre créatrice, en l’associant, la mélangeant à son mouvement de procréation. Cette association est même devenue si étroite, si intime que fort peu de consciences humaines sont assez éclairées pour pouvoir dissocier les mouvements l’un de l’autre et les éprouver séparément. Et c’est ainsi que l’amour a subi toutes les dégradations, c’est ainsi qu’il a été avili au niveau de la bête.
C’est à partir de ce moment-là aussi qu’apparaît clairement dans les oeuvres de la nature, sa volonté de reconstruire par étapes et gradations l’unité primordiale à l’aide de groupements de plus en plus nombreux et complexes.
Après s’être servie de la force d’amour pour rapprocher un être humain d’un autre et pour créer le groupe duel, origine de la famille, après avoir rompu les limites étroites de l’égoïsme personnel pour le changer en un égoïsme à deux, par la venue des enfants elle produit une entité plus complexe, la famille, et au cours des temps, à l’aide des associations multiples entre familles, des inter-échanges individuels et du mélange des sangs, les groupements plus grands sont formés : clans, tribus, castes, classes, pour aboutir à la création des nations.
Le travail de groupement s’accomplit simultanément sur les différents points du monde, cristallisé dans les races diverses ; et peu à peu la nature fera fusionner ces races elles-mêmes dans son effort pour construire une base matérielle et réelle à l’unité humaine.
Pour la conscience de la majorité des hommes, tout cela est l’effet des hasards de la vie ; ils ne se rendent pas compte de la présence d’un plan d’ensemble et ils prennent les circonstances comme elles viennent, plus ou moins bien selon leur caractère ; les uns sont satisfaits, les autres mécontents.
Parmi les satisfaits, il y a une certaine catégorie de gens qui sont parfaitement adaptés aux manières d’être de la nature, ce sont les optimistes. Pour eux les jours sont plus brillants parce qu’il y a les nuits, les couleurs sont vives à cause des ombres, les joies sont plus intenses à cause des souffrances, la douleur donne un plus grand charme au plaisir, les maladies octroient toute sa valeur à la bonne santé ; j’en ai même entendu dire qu’ils se réjouissaient d’avoir des ennemis parce que cela leur faisait apprécier davantage leurs amis ; en tout cas, pour tous ceux-là, les activités sexuelles sont une des occupations les plus savoureuses, les satisfactions gastronomiques font partie des délices de la vie dont on ne saurait se passer, et il est tout à fait normal de mourir puisqu’on est né : cela met fin à un voyage qui, s’il durait trop longtemps, deviendrait fastidieux.
En résumé, ils trouvent la vie très bien telle qu’elle est et ne se soucient pas de savoir si elle a une raison ou un but ; ils ne se tourmentent pas de la misère des autres et ne voient aucune nécessité au progrès.
Ceux-là, n’essayez jamais de les “convertir”, ce serait une faute grave. Si par malheur ils vous écoutaient, ils perdraient leur équilibre actuel sans pouvoir en trouver un autre. Ils ne sont pas prêts pour une vie intérieure, mais ce sont les favoris de la nature avec laquelle ils sont dans une alliance très intime et cette réalisation ne doit pas être inutilement dérangée.
À un degré moindre et surtout d’une façon moins durable, il y a d’autres satisfaits dans le monde. Leur satisfaction est due à la magie contenue dans l’action de l’amour. Chaque fois qu’un être rompt les limites étroites dans lesquelles son ego l’emprisonne, pour jaillir à l’air libre dans le don de soi-même, que ce soit à un autre être humain, ou à sa famille, à sa patrie ou à sa foi, il trouve dans cet oubli de soi un avant-goût des joies merveilleuses de l’amour, et cela lui donne l’impression qu’il entre en contact avec le Divin ; mais le plus souvent ce n’est qu’un contact fugitif, parce que dans l’être humain l’amour est tout de suite mélangé à des mouvements égoïstes et inférieurs, qui l’avilissent et lui enlèvent la puissance de sa pureté.
Mais même s’il restait pur, ce contact avec une existence divine ne pourrait pas toujours durer ; parce que l’amour n’est qu’un aspect du Divin et un aspect qui, ici-bas, a subi les mêmes déformations que les autres.
D’ailleurs, toutes ces expériences sont fort bonnes et utiles pour l’homme ordinaire, qui suit la voie normale de la nature dans sa marche trébuchante vers l’unité future. Mais elles ne peuvent contenter ceux qui veulent hâter le mouvement, ou plutôt qui aspirent à appartenir à un autre genre de mouvement plus direct, plus rapide, à un mouvement exceptionnel qui les libérera de l’humanité ordinaire et de sa marche interminable, afin qu’ils puissent participer à l’avance spirituelle qui les mènera par les chemins les plus prompts vers la création de la race nouvelle, celle qui exprimera la vérité supramentale sur la terre. Ces êtres d’élite doivent rejeter toute forme d’amour entre êtres humains, car si beau, si pur soit-il, il produit une sorte de court-circuit et coupe la connexion directe avec le Divin.
Pour celui qui a connu l’amour du Divin, toutes les autres formes de l’amour sont obscures, trop mélangées de petitesses, d’égoïsmes et d’ombres ; elles ressemblent à un marchandage ou à une lutte pour la suprématie et la domination ; et même chez les meilleurs elles sont pleines de malentendus et de susceptibilités, de froissements et d’incompréhensions.
En outre, c’est un fait bien connu que l’on finit par ressembler à ce que l’on aime. Si donc vous voulez ressembler au Divin, n’aimez que Lui. Seul celui qui a connu l’extase de l’échange d’amour avec le Divin peut savoir à quel point tout autre échange, quel qu’il soit, est en comparaison fade, terne et sans force. Et même s’il faut la plus austère discipline pour arriver à cet échange-là, rien n’est trop dur, trop long ou trop sévère pour y atteindre, car il surpasse toute expression.
C’est cet état merveilleux que nous voulons réaliser sur terre, c’est lui qui pourra transformer le monde pour en faire un lieu d’habitation digne de la Présence Divine. Et alors l’amour vrai et pur pourra s’incarner dans un corps qui ne sera plus pour lui un déguisement et un voile. Bien des fois, pour rendre la discipline plus facile et pour créer une intimité plus proche et plus aisément perceptible, le Divin sous sa forme d’amour la plus haute a voulu se revêtir d’un corps physique semblable en apparence aux corps humains ; mais chaque fois, enfermé dans les formes grossières de la matière, il n’est arrivé à exprimer qu’une caricature de lui-même.
Et pour pouvoir se manifester dans la plénitude de sa perfection, il attend seulement que les êtres humains aient fait quelques progrès indispensables dans leur conscience et dans leur corps ; car la vulgarité de la vanité de l’homme et la stupidité de sa fatuité prennent le sublime amour divin, quand il s’exprime dans une forme humaine, pour un signe de faiblesse, de dépendance et de besoin.
Pourtant l’homme sait déjà, obscurément d’abord mais de plus en plus clairement à mesure qu’il s’approche davantage de la perfection, que seul l’amour est capable de mettre fin aux souffrances du monde ; seules les joies ineffables de l’amour dans son essence peuvent balayer de l’univers la douleur cuisante de la séparation ; car c’est seulement dans l’extase de l’union suprême que la création découvrira sa raison d’être et son accomplissement.
Voilà pourquoi aucun effort n’est trop ardu, aucune austérité trop rigoureuse pour illuminer, purifier, perfectionner, transformer la substance physique afin qu’elle ne cache plus le Divin quand il prend forme extérieure en elle. Car alors pourra s’exprimer librement dans le monde cette merveilleuse tendresse divine qui a le pouvoir de changer la vie en un paradis de douce joie.
Ceci, me direz-vous, est l’aboutissement, le couronnement de l’effort, la victoire finale; mais pour arriver jusque-là que faut-il faire ? Quel est le chemin à suivre et quels sont les premiers pas sur la route ?
Puisque nous avons décidé de garder l’amour dans sa splendeur pour notre relation personnelle avec le Divin, nous le remplacerons dans nos relations avec autrui par une bienveillance et une bonne volonté totales et invariables, constantes et sans égoïsme ; elles ne s’attendront à aucune récompense, aucune reconnaissance, à aucune récognition même.
Quelle que soit la façon dont vous serez traité par les autres, vous ne permettrez jamais à aucun mauvais sentiment de s’emparer de vous ; et dans votre amour sans mélange pour le Divin, vous le laisserez entièrement juge de la manière dont il faut vous protéger et vous défendre contre l’incompréhension et la mauvaise volonté des autres.
C’est du Divin seul que vous attendrez vos joies et vos plaisirs. C’est en lui seul que vous chercherez et trouverez l’aide et le soutien. Il vous consolera de toutes vos peines, vous conduira sur le chemin, vous redressera si vous trébuchez et, si des moments de défaillance et d’épuisement se produisent, c’est Lui qui vous recevra dans ses puissants bras d’amour et vous enveloppera de sa douceur réconfortante.
Pour éviter tout malentendu, je tiens à dire ici que, par suite des exigences de la langue dans laquelle je m’exprime, je suis obligée de me servir du genre masculin quand je mentionne le Divin. Mais en fait la réalité d’amour dont je parle est au-delà et au-dessus de tout genre, masculin ou féminin, et quand elle s’incarne dans un corps humain, elle le fait indifféremment, dans un corps d’homme ou de femme suivant les besoins de l’oeuvre à accomplir.
En résumé, l’austérité du sentiment consiste donc à abandonner tout attachement affectif, de quelque nature qu’il soit, amoureux, familial, patriotique ou autre, pour se concentrer dans un attachement exclusif pour la Réalité Divine ; cette concentration trouvera son aboutissement dans une identification intégrale et servira d’instrument à la réalisation supramentale sur la terre.
Ceci nous mène tout naturellement aux quatre libérations qui seront les aspects concrets de cet accomplissement. La libération des sentiments sera en même temps la libération de la souffrance, dans une réalisation totale de l’unité supramentale.
La libération mentale, ou libération de l’ignorance, établira dans l’être le mental de lumière, ou conscience gnostique, dont l’expression aura la puissance créatrice du verbe.
La libération vitale, ou libération des désirs, donne à la volonté individuelle le pouvoir de s’identifier parfaitement et consciemment à la volonté divine et produit la paix et la sérénité constantes, ainsi que la puissance qui en résulte.
Enfin, couronnant tout le reste, vient la libération physique, ou libération de la loi des conséquences matérielles.
Par la maîtrise totale de soi, on n’est plus l’esclave des lois de la nature, qui font agir par impulsions subconscientes ou semi-conscientes et maintiennent dans l’ornière de la vie ordinaire. Grâce à cette libération, c’est en toute connaissance de cause qu’on peut décider du chemin à suivre, choisir l’action à accomplir et se dégager de tout déterminisme aveugle, pour ne laisser intervenir dans le cours de la vie que la volonté la plus haute, la connaissance la plus vraie, la conscience supramentale.
Bulletin, août 1953
MERE MiraAlfassaLa Mère
in « Éducation » pages 55-82
publié par Sri Aurobindo Ashram – Pondichéry – Inde 1981
diffusé par SABDA
http://intyoga.online.fr
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les coups de coeur

Maître

de Sagesse

Auteur Un-connu

Si tu te contentes de boire l'eau de mon puits, demain tu mourras de soif, soit parce que j'ai fermé la porte, soit parce que je suis en voyage.

Si tu veux étancher ta soif, creuse ton terrain et tu trouveras la source car elle est en toi.

Creuse ton puits, ainsi tu auras toujours de l’eau partout où tu iras.

Le puits est en toi,

la source est en toi.

Cherche et tu trouveras le trésor qui t’enrichira.

N’oublie jamais que celui qui compte sur la richesse d’autrui est semblable à celui qui fait un beau rêve dans lequel il reçoit beaucoup d’argent, et qui constate au réveil que sa poche est vide. Le bien des autres est pour nous comme la fortune d’un rêve.

Cherche en toi et tu trouveras.


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