dimanche 24 janvier 2016

La Lumière Primordiale


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La Lumière primordiale ou  l’Unité de la Création



Rav Mordékhaï CHRIQUI 
Institut Ramhal, Jérusalem


                         "Et  D.ieu dit: Que la lumière soit!  et la lumière fut."


« Et D.ieu dit : que la lumière soit! et la lumière fut » (Béréchit, 1, 3).
Le Ramban (Nahmanide) s’étonne que la Torah n’ait pas utilisé la formule qui reviendra chaque jour pour toutes  les autres créations : « et il en fut ainsi (va yehi ken) ».


Et Nahmanide d’expliquer que cette lumière est d’une essence radicalement différente de toutes les autres créations. La lumière primordiale est une émanation directe du Divin, elle exprime l'Unité fondamentale dans la nature.
Mais cette lumière primordiale n’est pas destinée à durer, c’est pour cela que le texte n’a pas utilisé la formule consacrée « il en fut ainsi », celle-ci connotant une notion de stabilité et de durée dans le temps.
Pourquoi cette lumière est-elle appelée à disparaître ? Parce que, nous dit le Midrach, elle est entièrement bonne et pourrait être utilisée par des hommes aux intentions impures ; il faut donc la préserver pour la fin des temps, lorsqu’on sera sûr que la faculté cognitive humaine a été complètement réparée, et qu’elle ne sera utilisée que par des Sages.


Cette lumière restera donc cachée tout le temps de l’histoire : c’est le «or haganouz »
.
Le Sforno ajoute une dimension supplémentaire : il nous dit que cette lumière est destinée  à une époque où il n’y aura plus besoin d’ensemencer pour engendrer, comme il est écrit dans la Guémara Ketoubot  où la terre produira directement des gâteaux, c’est-à-dire que tous les intermédiaires entre l’ensemencement des germes de blé jusqu’ à la fabrication de gâteaux seront éliminés : de la terre même sortiront des gâteaux.
Cet apologue veut nous signifier qu’à la fin des temps, lorsque les hommes auront atteint un haut degré de spiritualité en répararant la dualité, le temps n’aura plus prise sur eux ; ils pourront profiter directement de la terre. Il n’y aura plus besoin d’ensemencement pour engendrer, car directement après la conception naîtra un individu.
On sera passé du temps, qui sépare le passé le présent et le futur, à l’éternité.

C’est ce que signifie cette lumière cachée. Elle ne pourra réapparaître qu’à la fin des temps, lorsque l’humanité sera dans l’éternité, car elle aura dépassé, du fait de sa réussite morale et spirituelle, les limites du temps. Or, qui est éternel aujourd’hui, si ce n’est Dieu Lui-même? Cette lumière cachée est en fait une expansion (hitpachtout) de la Divinité, car elle relève directement de l’Unité, antérieure à toute bipolarité qui sera la marque de toute la création future, après le premier jour.


Et lorsqu’elle réapparaîtra, elle fera connaître à l’homme l’éternité, celle-ci étant le corollaire « temporel » de l’unité divine, cette dernière étant inscrite dans la dimension « ontologique ».

Pour engendrer, il est nécessaire que le principe masculin, celui qui donne, s’associe au principe féminin, celui qui reçoit.
En langage cabbalistique, il s’agit de l’union de deux configurations divines, appelées par le Arizal « le Petit Visage » (Zaïr Anepine, principe masculin) et le « Féminin » (Noukeba). Leur union s’inscrit dans le monde de la réparation (Tikoun), c’est –à-dire le monde apparu après la Brisure des Vases , la Brisure de l'harmonie, la Brisure de l'unité.
En effet on peut faire remonter le principe de l’union du masculin et du féminin à un niveau encore plus premier, celui du monde de l’émanation (Atzilout) où deux lumières, appelées Mah et Ben, s’unissent pour engendrer le début  du monde de la réparation. Cependant, la lumière cachée, elle, procède d’une autre dynamique : non celle de la dualité  propre à toute création, mais celle de l’unité, du monisme fondamental lié directement à l’émanation divine (correspondant dans la Cabale lourianique à la notion de Adam Kadmon).


C’est pour cela qu’elle ne peut rester dans le monde de la temporalité (et de la dualité) qui est le nôtre, mais doit s’éclipser dès sa première apparition, pour ne resurgir qu’à la fin des temps.
Nos Sages ont exprimé cette idée dans une formule  qui paraît énigmatique de prime abord : « la lumière que Dieu a créée le premier jour était telle qu’Adam pouvait contempler le monde d’un bout à l’autre » (Haguiga 12b).
Cette lumière était au-delà des limites de l’espace et du temps, à tel point qu’on pouvait « englober » le monde entier dans une seule vision, ou comprendre les événements au-delà de la rupture imposée par la scansion du temps. On était même au-delà de la division entre ciel et terre.


En effet ciel se dit en hébreu shamayim, c’est-à-dire pluriel de sham, là-bas. Le ciel serait donc les deux extrêmités rassemblées, là-bas et là-bas, sham et sham. La lumière cachée originelle, c’est ne plus avoir de pluriel possible, c’est ne plus avoir deux extrêmes, mais être partout et en un seul point en même temps, c’est trouver l’ubiquité qui, a priori, ne peut être que le lot de Dieu. Mais par un resourcement radical, produit de l’effort spirituel exigé des Justes, on peut remonter à l’origine de tout, qui se trouve dans cette lumière primordiale, expansion elle-même du Divin.

C’est pourquoi, comme le fait remarquer Rachi, la Torah dit après la création du premier jour: «Il fut soir, il fut matin – jour un » (Béréchit, 1, 5) : «  jour un et non le premier jour , la symétrie du texte aurait exigé qu’on dise: jour premier (et non jour un). Pourquoi a-t-on écrit un ? Parce que Dieu était Un et Unique » (Rachi sur Béréchit 1, 5).


Il y a donc homothétie, parallélisme entre ce jour Un et ce qui y est créé (à savoir la lumière primordiale), et l’unité et l’unicité de Dieu. Car ce jour qui voit l’avènement de cette lumière cachée est et restera unique en son genre. Elle ne peut qu’être unique car elle est l’émanation directe du Dieu Unique.
Cette lumière, bien que cachée, n’en reste pas moins la cause et le fondement de toute l’histoire de l’homme, comme Dieu est la cause et le fondement de tout ce qui se passe dans le monde, comme l’atteste le Zohar :


« Rabbi Yéhuda a dit, en citant les Psaumes (31) : Quel est tout ce bien que tu as caché ! C’est la  grande lumière qui s’appelle bien (tov), comme il est écrit : Et Dieu vit la lumière qui était bonne : il s’agit de la lumière cachée. Et de cette lumière Il inonde le monde et l’en fait profiter chaque jour. C’est grâce à elle que le monde tient. Mais Dieu a décidé de la cacher pour que seuls les justes puissent  l’utiliser dans le monde à venir, et non les méchants dans ce monde. Et c’est cette lumière qui éclaire le monde d’un bout à l’autre (bien que cachée) » (Zohar Emor, p 88 a).

Cette lumière va d’un bout à l’autre du monde,  tant dans la dimension spatiale que temporelle : elle englobe le monde entier dans une vision unitaire de la création, car elle est la source primordiale d’où va émerger tout ce que Dieu va créer pendant six jours ; c’est aussi la lumière qui nous permettra de comprendre le monde  dans sa temporalité , d’un bout à l’autre du temps de l’histoire.
Dans la langue du Ramhal : « Recha et Sefa, ou le début et la fin du temps ». C’est le secret du  nom de Dieu, du Tétragramme, qui indique que tous les temps se conjuguent en lui, à savoir, le passé (haya), le présent (hové) et le futur (yihyé).


Dans les quatre lettres du Tétragramme se trouvent réunis tous les temps ; c’est l’Etre éternel, transcendant le temps, mais qui en même temps s’y inscrit harmonieusement pour nous signifier l’espace à conquérir, grâce au travail de sanctification du temps et de l’espace. Et c’est parce que la lumière cachée, émanation directe de l’Unique, est présente en arrière-plan dans le monde, que ce travail s’avère possible, malgré toutes les difficultés.
Car il y a a priori opposition entre l’histoire chaotique des hommes et la sanctification du monde voulue par Dieu dans le projet de création. L’homme est un être contradictoire, tiraillé par sa dualité ontologique formée de ciel et de terre à la fois : il possède une âme (néchama), parcelle de divin directement implantée par Dieu lors de la conception d’un homme, mais aussi un corps d’origine tellurique qui sera le lieu de tous les désirs.
Ce que l’homme fera de ses désirs conditionnera l’avenir du monde. S’il ne sait pas les dominer, l’histoire sera une succession de souffrances et de violences, le désir de domination supplantant tous les autres pour faire abdiquer l’autre sous sa coupe.


C’est là la raison pour laquelle Dieu décide d’occulter cette lumière primordiale : Il sait que le Bien contenu dans l’essence même de la création sera dévoyé vers des buts purement intéressés, l’homme n’étant pas capable, au niveau collectif, de dompter ses penchants violents.


Face à cette situation, il n’y avait que deux possibilités : soit ne pas créer le monde, soit l’engendrer mais mettre en place une dynamique de l’histoire qui ne  permettra le déploiement du  Bien que de façon progressive, a posteriori  et a contrario, c’est–à-dire après que l’homme ait expérimenté le mal et compris qu’il faut s’orienter vers la voie du Bien, de la volonté divine, pour faire advenir l’histoire à sa vraie finalité.


Le Ramhal explique que depuis la faute d’Adam, l’homme ne peut comprendre une chose que par son contraire. En choisissant de goûter à l’arbre de la connaissance du Bien et du mal avant de prendre celui de la vie, Adam pose comme principe directeur la voie de l’expérimentation, du doute par laquelle on ne peut comprendre si une chose est vraie ou fausse qu’après avoir remis en cause toutes les composantes de cette chose. Cette voie n’est pas à rejeter, car elle octroie à l’homme une capacité d’analyse indispensable, vectrice de progrès scientifique et social.
 Mais l’erreur d’Adam aura été de dissocier cette connaissance de l’Arbre de la Vie, qui est synonyme de spiritualité, d’adhésion à la foi de Dieu. Du fait de la dichotomie entre science  et spiritualité engendrée par la faute d’Adam, l’homme devra tout au long des 6000 ans de son histoire expérimenter par lui-même ce qui est bien et ce qui est mal, et réorienter ses actions après qu’il en ait vu l’échec.


C’est pour cela que l’histoire est parsemée de guerres et de souffrances : autant d’erreurs morales de l’homme qui, à chaque génération, choisit de retomber dans la faute d’Adam et de passer par les échecs moraux que représentent les violences de toutes sortes, conséquences du besoin de l’homme d’expérimenter par lui-même ce qui doit être bien et ce qui ne l’est pas : c’est lorsqu’on aura vu la souffrance qu’on pourra opter pour le bonheur.


C’est le mouvement chaotique de l’histoire qui permet malheureusement à l’homme de comprendre, a posteriori et a contrario, ce que doit être la voie d’une éthique divine dont la finalité est le bien et le bonheur universel. Mais même si ce désir de bien n’apparaît pas en plein dans l’histoire, il est à l’œuvre de façon souterraine chaque jour, chaque instant, en chaque personne et en chaque nation.  C’est cela la signification profonde de la lumière cachée : le potentiel de bien contenu dans la création, dès son début, qui ne se manifeste pas ouvertement, mais qui néanmoins oriente secrètement l’histoire vers le Bien divin, qui n'est autre que l'Unité de la création.

 Rabbi Akiva sera celui qui saura le mieux formuler ce monisme de l’origine du monde et de son histoire. En décrétant que tout ce qui nous arrive dans ce monde est pour le bien, il fait rentrer dans l’histoire la dimension de la lumière cachée, prolongement de l’unité divine, lumière cachée, dirigeant le monde. C’est ce que le Ramhal appellera la Direction de l’Unité (Hanhagat Hayihoud), à l’opposé de la Direction de la récompense et de la punition (Hanhagat hamichpat), qui est le principe caché mais conducteur de toute l’histoire de l’humanité, celle-ci devant aboutir inéluctablement vers le règne absolu du Bien, après que le mal se soit transformé et inclus dans ce Bien.


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